Premières lignes (173)

Dans ce rendez-vous hebdomadaire, organisé par Ma Lecturothèque, je vous ferai part des premières lignes de romans qui me font considérablement envie…


Pour cette semaine, j’ai décidé de vous présenter les premières lignes du roman « La Maison des Reines », écrit par Pat Barjer et édité chez Charleston !

« Elle avait les yeux jaunes. Parfois, surtout à la lueur des bougies, c’était à peine s’ils ressemblaient à des yeux humains. Calchas, le prêtre, avait dit un jour qu’ils lui rappelaient ceux d’une chèvre, car elle avait le même air hébété qu’un animal offert en sacrifice. Moi, je ne l’ai jamais vue comme ça. Elle me rappelait un aigle de mer, oiseau assez courant sur la côte où j’ai grandi, les marins le surnomment l’aigle aux yeux ensoleillés. Et s’il a de beaux yeux, il ne faut pas oublier son bec féroce, ses serres assez tranchantes pour arracher la chair vivante sur l’os. Non, je ne la voyais pas comme une victime, mais aussi je la connaissais mieux que la plupart des gens. J’étais son esclave attitrée ou, pour utiliser le terme commun et grossier qu’emploient les esclaves eux-mêmes, j’étais son attrape-pet. Et je détestais ça. Ce jour-là, le jour où nous avons enfin abandonné le camp des Grecs afin de rentrer à la maison, j’en avais plus qu’assez d’elle, parce qu’elle m’avait tenue éveillée la moitié de la nuit à prier,  si on peut appeler ça prier. À mon avis, ça sonnait plutôt comme une scène de ménage. Apollon ne disait pas grand-chose, rien que je puisse entendre, en fait. C’est elle qui n’arrêtait pas de répéter « À la maison ? À la maison ? », comme si c’était le pire juron qu’elle ait dans son vocabulaire. Je savais ce qu’elle voulait dire, parce que l’endroit inimaginable où nos conquérants grecs nous emmenaient ne serait certainement jamais notre maison. Ma maison à moi avait été une petite construction blanche à flanc de colline, avec un jardin si pentu que j’avais dû y aménager des terrasses pour cultiver mes plantes. J’adorais ce jardin. Il y avait des chèvres en haut de la colline, de sorte que mes journées étaient ponctuées par le tintement des clochettes. La maison de Cassandre avait d’abord été un palais, puis un temple, tous deux en ruines, désormais, comme mon logis, malheur partagé qui aurait dû nous rapprocher. Laissant Cassandre avec le chariot et les bagages, j’ai fait le tour de la cabane pour la dernière fois, afin de vérifier que nous n’avions rien oublié ou plutôt qu’elle n’avait rien oublié. Je n’avais rien à y laisser. Le plancher crissait sous mes pieds, le sable commençait déjà à s’approprier les lieux. En temps normal, une de mes corvées consistait à balayer chaque matin, mais ces derniers jours je n’avais pas pris cette peine. À quoi bon ? Le sable serait bientôt partout, entassé dans les coins, bloquant les portes, ensuite démarreraient les tempêtes d’hiver, qui s’infiltreraient dans les fentes des murs, cloqueraient la peinture, déformeraient le bois, jusqu’au moment où il ne resterait que quelques poutres, éparpillées sur une plage qui avait englouti tout le reste. Il y avait une satisfaction amère à savoir que les palais et les temples de Troie, ces ruines de marbre, dureraient pendant les siècles à venir, alors qu’en quelques courtes années le camp des Grecs disparaîtrait sans laisser de trace. »

À la semaine prochaine pour découvrir de nouvelles premières lignes !

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