Dans ce rendez-vous hebdomadaire, organisé par Ma Lecturothèque, je vous ferai part des premières lignes de romans qui me font considérablement envie…
Pour cette semaine, j’ai décidé de vous présenter les premières lignes du roman « To Drown a Witch », écrit par Lindsey Olsson et édité chez Collection R !

« Les arbres m’épient. Je sens leurs yeux dans mon dos, ils guettent mes pas prudents sur les brindilles qui jonchent le tapis forestier. J’abandonne mes vêtements au pied d’un conifère majestueux. Je sais qu’ils seront encore là à mon retour. Personne ne traverse jamais ce sentier. Raison pour laquelle je le prends. Néanmoins, mon regard se faufile par-dessus mon épaule, il ricoche dans l’obscurité à l’affût du moindre mouvement. Bien des nuits, ma vue m’a joué des tours, imaginant une présence là où il n’y en avait pas. Mais pas ce soir. Je suis seule. Aucune âme n’ose s’aventurer si loin dans les bois, d’autant que des créatures menaçantes y rôdent. Cependant j’ai besoin de vérifier encore et encore, c’est plus fort que moi. Il ne faut pas qu’on m’attrape. Surtout pas avec ce pouvoir. Nul ne sait d’où provient la magie. On raconte qu’un jour elle a élu domicile dans les arbres. Ceux-ci ont déployé leurs longues branches vers le ciel et laissé la magie fondre sur leurs feuilles. D’emblée, elle s’y est plu, s’est infiltrée dans leurs nombreuses nervures et a ruisselé à travers leurs stries. C’est grâce à elle que les arbres supportent les saisons tumultueuses. Grâce à elle qu’ils présentent une allure altière et une cime imposante. La magie est la meilleure amie de la forêt. Ce n’est pas la mienne. J’avais quatre ans quand on m’a initiée à la science des arbres et à la redoutable magie qui résidait en eux. J’en avais cinq quand j’ai découvert que, moi aussi, je possédais une écorce recelant un pouvoir. Et six quand j’ai appris à me cacher. Non, la magie n’est pas mon amie. Je la crains. J’en ai honte. Je la tiens enfermée. Mais rien de vivant ne peut passer son existence en cage. Elle vibre, palpite et s’agite en moi. Elle veut sortir. Apparaître. Surgir. Et je ne peux pas l’éliminer. Elle est indestructible. Moi, en revanche, je suis mortelle. Et je sais qu’un jour la magie me tuera. La douleur qui irradie dans mes veines m’avertit du point de rupture. Ce moment où une violente déflagration pourrait jaillir de moi. Alors je descends à la rivière. Je m’immerge dans l’eau saumâtre et glaciale. La magie qui m’habite s’enroule comme les anneaux d’un serpent, elle résiste à l’expulsion imminente. Elle sait que si je devais l’utiliser de mon plein gré, ce serait différent. Elle sent que, pour moi, elle n’a aucune raison d’être, que je veux m’en débarrasser. Je serre les dents et tire sur le nœud vipérin. De là-haut, les arbres m’observent d’un œil critique. Ils vénèrent la magie, mais je ne suis pas aussi courageuse qu’eux. La magie me résiste, alors je tire d’un coup sec et un fragment se détache. Je la répands dans mes veines, mesure la pression qu’elle exerce sur mes artères. Bien qu’infime, cette portion suffira pour aujourd’hui. Ce devrait être assez pour tenir jusqu’à ce que je doive recommencer ce rituel. J’écarte mes membres, bras, jambes, doigts, orteils et cou, jusqu’à former une étoile de mer. Le courant s’enroule autour de moi, il joue avec l’espace que j’occupe, pressé de m’emporter. Il n’a qu’à emporter autre chose ! Je force le fragment de magie à s’extraire de mes veines. Elle picote, brûle et glisse sous ma peau. Une fois remontée à la surface, alors qu’elle tournoie en agitant devant moi la promesse de ses vertus, je la libère. La magie se rebelle. Aussitôt de la glace se forme, de gros morceaux flottent autour de ma tête, puis dégagent des bulles qui éclatent, comme portées à ébullition sans chaleur. Sous mes pieds, les poissons se figent, meurent, avant de reprendre leur nage. Rapidement, des roseaux croissent et se fortifient au point de repousser des rochers. J’attends que le calme revienne. Que le courant emporte la magie au large. Puis je refais surface en poussant un soupir. Les chevilles pataugeant dans l’eau, je remonte la berge de la rivière. Malgré le froid mordant, je ne tremble pas. Un rire effroyable secoue ma poitrine. Je tourne le dos aux arbres, fourrant le restant de magie en mon for intérieur jusqu’à ce que mon ventre s’apaise. Moi seule sais le réel danger qu’elle représente. Tout le monde croit savoir. Mais ils ont oublié. Un jour, elle jugera bon de leur rafraîchir la mémoire. Une fois séchée, je m’habille et rassemble mes affaires. L’atmosphère de la forêt est lourde, mais je me sens plus légère. Mes pas laissent des empreintes sur le chemin de terre qui mène à la rivière. Je quitte les bois et pars rejoindre mes amis, ma famille. Je m’en vais retrouver ces gens qui m’exécuteraient s’ils savaient…La Sorcière qu’ils pourchassent, c’est moi. »
À la semaine prochaine pour découvrir de nouvelles premières lignes !