Dans ce rendez-vous hebdomadaire, organisé par Ma Lecturothèque, je vous ferai part des premières lignes de romans qui me font considérablement envie…
Pour cette semaine, j’ai décidé de vous présenter les premières lignes du roman « Une Vie de Fantôme », écrit par Anouk Langaney et édité chez Syros !

« Une brume épaisse, tiède, cotonneuse, t’environne de toutes parts. L’odeur est fade, sucrée. Tu penses à une barbe à papa. Tu flottes dans une piscine de barbe à papa, chaque mouvement t’englue davantage. Est-ce un rêve ou un cauchemar ? L’image est absurde, elle te fait rire. Ton rire te réveille et tu ouvres les yeux. La brume est toujours là, épaisse, tiède, cotonneuse. Voilà qui est plus ennuyeux. Tu écarquilles les yeux, tu les plisses, rien n’y fait. Tu te tournes de tous côtés, rien ne change à part quelques ombres, de vagues nuances plus sombres ou plus lumineuses, signe qu’il existe un monde, derrière la brume. Excellente nouvelle. Mais où es-tu ? Tu voudrais réfléchir, mais c’est difficile. Cet épais brouillard n’est pas naturel, on dirait qu’il pousse ses volutes à l’intérieur de ton crâne. L’expression gueule de bois s’impose à toi, aurais-tu fait la fête hier soir ? Où étais-tu ? Avec qui ? Allons, fais un effort, souviens-toi ! Rien ne te revient. La brume se disperse peu à peu, de timides couleurs commencent à apparaître, quelques formes. Le gris pommelé d’un ciel d’orage. Le rectangle d’une fenêtre. Un plafond blanc. Tu es donc allongé. Le silence règne. Tu voudrais te frotter les yeux, pour que l’image gagne en netteté, mais tu n’y arrives pas, tes doigts tâtonnent à la recherche de tes paupières…Mais tu ne vois pas tes doigts, et tu ne sens rien. Ni visage, ni doigts, ni cheveux. L’angoisse te gagne, te réveillerais-tu d’un coma, victime d’un accident, paralysé peut-être ? Cela expliquerait que tu ne te souviennes de rien. Peux-tu te redresser ? Tu peux, aucune difficulté particulière. C’est facile, très facile, même ! Presque trop. Tu te sens léger comme une plume. Plus qu’une plume. Léger comme l’air. Léger comme rien. La brume s’est évanouie. Tu peux à présent contempler ce qui t’entoure, dans la lumière pâle d’une aube froide. Le lit à baldaquin que tu quittes sans effort est tendu de velours vert émeraude. Tu traverses une chambre spacieuse, au plafond haut orné de moulures, attiré par les deux grandes fenêtres. L’une donne sur une pelouse fraîchement tondue, qui descend en pente légère jusqu’à un étang bordé de saules pleureurs. Par l’autre, tu aperçois une tour en pierre massive, à demi effondrée. Tu dois être dans un château. Tu observes chaque détail de la chambre, à la recherche d’indices qui raviveraient ta mémoire. Ces images sur le mur, peut-être ? Tu remarques d’abord une photo ancienne, en noir et blanc, d’une très belle femme blonde au regard espiègle. Vêtue d’une robe du soir au décolleté plongeant, elle adresse à l’objectif un sourire de star. Dans son dos, un vampire de haute taille, au visage décharné et aux yeux exorbités, s’apprête à plonger ses canines dans la gorge offerte ! Dans un deuxième cadre, un cheval gris est lancé au grand galop à travers une prairie verdoyante. Ce tableau te fait du bien, tu éprouves du réconfort à regarder ce splendide animal. Hélas, le plaisir est de courte durée ! Car dans le troisième cadre, en fonte verte à motifs de feuilles de lierre, il y a un miroir. C’est une psyché, un miroir ovale assez grand pour permettre à celui qui le regarde de se voir en entier. En théorie. Sauf que tu es devant, et que tu ne te vois pas. Dans le miroir, tu vois le lit, qui est derrière toi, ainsi que la commode. De toi, rien n’est visible, si ce n’est peut-être un infime chatoiement, comme le reflet du ciel dans une brume diaphane, presque évanouie. Tu ne sais toujours pas où tu es. Tu ne sais pas non plus qui tu es. Mais une certitude monte en toi comme une vague, tu es mort. »
À la semaine prochaine pour découvrir de nouvelles premières lignes !