Premières lignes (162)

Dans ce rendez-vous hebdomadaire, organisé par Ma Lecturothèque, je vous ferai part des premières lignes de romans qui me font considérablement envie…


Pour cette semaine, j’ai décidé de vous présenter les premières lignes du roman « Après la Calude », écrit par Christophe Nicolas et édité chez Argyll !

« À la gare, dès le petit matin, les gens couraient partout, se bousculaient, s’engueulaient et moi j’attendais, assis sur ma valise à roulettes. J’ai fini par monter dans un train à destination de Marseille, qui devait forcément passer par Montpellier. Le trajet, qui m’avait pris deux heures à l’aller, a duré des plombes, marqué par des arrêts fréquents, parfois entre deux gares, pour entasser des tonnes de voyageurs dans des voitures déjà bondées. Quelqu’un m’a prêté son téléphone, mais Laura n’a pas répondu, ni au bureau ni chez nous. J’étais très inquiet. Si bien qu’une fois arrivé à Montpellier, je me suis dirigé vers la station de tramway, résolu à rejoindre Laura directement à son travail. En voyant la foule sous les aubettes, j’ai compris que le service était interrompu. Alors, je suis parti à pied, traînant derrière moi ma valise comme un boulet. À mesure que j’approchais du but, traversant des rues très animées et d’autres étrangement désertes, montait en moi une angoisse de plus en plus vive, qui m’a poussé à parcourir les derniers mètres au pas de course, abandonnant enfin cette foutue valise qui bringuebalait au bout de mon bras endolori. J’avais vu la fumée au-dessus des immeubles, mais je me refusais à faire le lien. Le bâtiment était en flammes comme les banlieues du bandeau des infos. Un attroupement s’était formé sur le parking comme autour du suicidé de l’hôtel. À bout de souffle, je me suis approché, scrutant la foule à la recherche de Laura. J’ai vu Nicolas, l’un des rares collègues avec qui elle s’entendait bien. Quand il m’a reconnu, son expression a changé, passant de l’hébétude au bouleversement, avec une gêne évidente dans le regard pendant qu’il m’expliquait que ça faisait presque une heure qu’ils attendaient les secours et que personne ne venait. Il a baissé les yeux et j’ai compris. Je me suis élancé vers l’immeuble en feu, engouffré dans le hall d’entrée. Laura travaillait au deuxième étage. J’ai grimpé l’escalier à toute allure avec l’impression d’avancer au ralenti, comme hors de mon corps. Je voyais le sang sur les murs, je voyais les cadavres sur les marches, mais je ne m’arrêtais pas, puisque ce n’était pas toi, je le savais. Les corps portaient tous des traces de coups violents. J’ai repensé au manche à balai brisé de la libraire, au canon tremblant du policier. J’ai découvert ton sac à main sur le deuxième palier. Je ne pouvais pas aller plus loin, les flammes m’en empêchaient. Je n’ai pas pu entrer dans le couloir où se trouvait ton bureau, Laura. Ton bureau sans fenêtre, pas plus grand qu’un placard, coincé entre le local à poubelles et les chiottes. Tu t’en plaignais quelquefois, pas souvent, toujours sur le ton de la plaisanterie. J’essayais de te soutirer des détails, mais tu te dérobais, tournant en dérision leurs comportements toxiques et leurs remarques blessantes. Alors, on en riait tellement c’était malheureux, tellement c’était ridicule. Et on finissait nos verres, des larmes plein les yeux. C’était moi, le con, le chef de la bande…Parce que depuis que tu es partie, le seul qui ne rigole plus du tout, c’est moi. Les autres ne sont plus là pour te regretter, ils sont tous morts. Je le savais en contemplant les flammes qui m’empêchaient d’avancer dans le couloir, ton sac serré contre mon cœur. Je savais que ceux qui t’avaient fait tant de mal, s’ils ne gisaient pas dans les escaliers, la gueule défoncée, étaient en train de cramer à quelques mètres de là. Tout comme je savais, pour l’avoir lu dans les yeux de Nicolas, l’un des rares collègues avec qui tu t’entendais bien, que c’était toi qui leur avais foutu le feu. Piètre consolation, car tu brûlais avec eux, ça aussi je le savais. »

À la semaine prochaine pour découvrir de nouvelles premières lignes !

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