Premières lignes (160)

Dans ce rendez-vous hebdomadaire, organisé par Ma Lecturothèque, je vous ferai part des premières lignes de romans qui me font considérablement envie…


Pour cette semaine, j’ai décidé de vous présenter les premières lignes du roman « Graciela dans les Abysses », écrit par Meg Medina et édité chez Lumen !

« Des eaux noires en été annoncent toujours la mort. Comme tout bon pêcheur, le père de Graciela Lima avait transmis cet adage à ses filles dès le berceau, tout comme il leur avait appris à ramender des filets et à installer des pièges à crabes. Pourtant, le jour de ses treize ans, lorsque l’eau qui grondait au pied des falaises avait pris la couleur des coquilles d’huître, Graciela n’avait pensé qu’à son anniversaire et à la manière dont elle pourrait faire de cette journée un événement très spécial. Elle avait donc supplié sa grande sœur de pique-niquer sur les rochers jusqu’à ce que Leticia, se rappelant enfin le sens du mot s’amuser, finisse par céder. Après avoir grimpé au faîte de l’escarpement rocheux en luttant contre le vent et en dérapant sur quelques cailloux, elles mangèrent des olives et du fromage, et firent un concours pour voir laquelle cracherait ses noyaux le plus loin. Puis elles devinèrent ensemble la forme des nuages et laissèrent le soleil leur rougir les joues. Pendant que Leticia se reposait, Graciela ôta ses bottes de vieux cuir déjà devenues trop petites, si petites qu’elles lui faisaient mal aux orteils et s’avança jusqu’au bord de la falaise. Elle jeta un œil vers les rochers en contrebas. Ils dessinaient la mâchoire d’un monstre, dans laquelle les eaux noires rugissantes formaient une écume blanche, créant un contraste saisissant. Chaque fouet des vagues projetait des embruns haut dans les airs et arrosait sa robe. L’eau salée coulait des pointes de ses cheveux bouclés, tandis qu’elle se penchait toujours plus en avant. Elle appela sa sœur par-dessus son épaule. Rejointe par sa sœur, Graciela fit volte-face, une réplique cinglante sur le bout des lèvres, quand une bourrasque soudaine souffla et arracha la cadette des Lima à la falaise. L’espace d’un instant, Graciela se sentit aussi légère qu’un cerf-volant. Les secondes passèrent au ralenti, mais cette joie immense ne dura pas. Elle eut à peine le temps d’apercevoir l’effroi sur le visage de Leticia, qui tendait la main pour la rattraper. Puis ce fut la chute. Lorsque Graciela heurta les eaux noires avec fracas, la mer l’attira loin de sa sœur chérie, vers un lieu où tout était froid et où plus aucune lumière n’était visible. Les paupières de la jeune fille se firent lourdes et les battements de son cœur ralentirent. Enfin, tout ne fut plus que silence. Elle demeura au fond de l’océan alors que sa mère pleurait, accablée par l’imprudence de ses filles. Elle dormit encore lorsque la fièvre jaune, arrivée par bateau de Cuba, emporta Leticia quelques années plus tard. Elle ne se réveilla pas plus pendant les années de vieillesse de son père, qui ployait sous le poids de l’âge. En réalité, elle resta étendue là, sur le fond limoneux de la mer, jusqu’à ce que les os de tous ceux qui l’avaient connue finissent par devenir poussière dans les cimetières, et jusqu’à ce que son nom soit oublié à jamais. Lorsque enfin elle sortit de son long sommeil, un siècle plus tard, Graciela se redressa, choquée de découvrir les eaux noires qui l’enveloppaient et sa peau désormais translucide. Des myxines, sinuant telles des anguilles, suçotaient les derniers lambeaux de chair sur ses os. Elle n’eut pas le temps de crier qu’une voix résonna dans l’obscurité. »

À la semaine prochaine pour découvrir de nouvelles premières lignes !

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