Dans ce rendez-vous hebdomadaire, organisé par Ma Lecturothèque, je vous ferai part des premières lignes de romans qui me font considérablement envie…
Pour cette semaine, j’ai décidé de vous présenter les premières lignes du roman « A Dark Forgetting », écrit par Kristen Ciccarelli et édité chez Pkj !

« La forêt vint trouver Emeline comme elle le faisait toujours, elle s’insinua entre les ombres, s’infiltra par les fissures. Emeline, murmura-t-elle, chante-nous une chanson vraie. Emeline serra les dents, l’ignora. Perchée sur un tabouret, sous l’éclat des projecteurs, elle chanta dans le micro en pinçant les cordes de son ukulélé. Cela lui était égal si la bière à la pression se transformait en eau du ruisseau ce soir ou si les touffes vertes et spongieuses qui surgissaient entre les lattes du plancher se révélaient être de la mousse. Elle devait rester concentrée. Elle devait aller jusqu’au bout. Et éviter coûte que coûte que les spectateurs soupçonnent qu’il se passait des choses étranges quand elle chantait. Non. Elle était Emeline Lark, chanteuse folk tendance pop. Une étoile montante à la voix voilée, et aux mélodies rythmées. Tout ce qu’il y a de plus normal. Les lumières de La Rêverie s’éteignirent. Un feu craqua et cracha d’un foyer situé dans le mur de pierre. Des lampes à pétrole brillaient sur les tables en bois de la salle. L’ambiance était très hygge. Chaleureuse, douillette, sombre, à l’exception des spots au-dessus d’Emeline, qui l’aveuglaient, lui cachaient le public. Elle était presque à la fin de son concert. Emeline…Des odeurs de terre humide saturaient l’air. Elle fronça le nez, s’efforça de se concentrer sur les spectateurs sans visage au-delà des projeteurs. Je gère, se rassura-t-elle. D’habitude, c’était vrai. Or ses hallucinations étaient plus fréquentes ces derniers temps. Et si le phénomène empirait pendant sa tournée ? Et s’il échappait à son contrôle ? Emeline tapa du pied et afficha son plus beau sourire sans cesser de gratter son instrument. Pendant sa dernière chanson, la très forte odeur d’humus la fit regarder par terre. Une plaque de mousse vert émeraude avait poussé sous ses chaussures. Elle cligna des yeux, espérant avoir non seulement imaginé la mousse, mais aussi les insectes noirs qui en émergeaient. Qui grouillaient sur ses chaussures. Remontaient le long de son jean. Des scarabées. Horrifiée, elle observa les petits corps noirs irisés de bleu et de vert qui grimpaient sur ses jambes. Une seule chanson vraie, dit la forêt d’une voix râpeuse. Emeline jeta un coup d’œil au public. Personne ne semblait avoir remarqué la horde de scarabées. Comme d’habitude. Parce que tu vois des choses qui n’existent pas. À l’instar de tous ceux qui vivaient à Edgewood depuis trop longtemps. Emeline sauta le dernier couplet de sa chanson et entama le dernier refrain, terminant son concert un peu en avance. La forêt retint son souffle, en attente. Non, il était hors de question qu’elle joue une autre chanson. Elle l’avait compris après avoir quitté Edgewood deux ans plus tôt, la forêt, réelle ou imaginée, perdait toute emprise sur elle dès qu’elle cessait de chanter. Le souci, c’était qu’Emeline chantait tout le temps. La musique, c’était sa vie. Les spectateurs applaudirent. Elle les remercia, posa son ukulélé sur son support à côté de sa guitare et essuya ses paumes moites sur son jean. Une musique d’ambiance prit le relais, la libérant de son devoir d’artiste. La mousse et les insectes battirent en retraite, emportant l’odeur de la forêt avec eux. Emeline soupira, soulagée. Elle s’en était sortie. Elle avait réussi à aller au bout de ses trois concerts sans incident. Personne n’avait remarqué la mousse. Personne, à part elle. Une fois de plus, elle se demanda si son cerveau prenait le même chemin que celui de son grand-père. Une douleur lui comprima la poitrine alors qu’elle se souvenait de leur ultime rencontre. La chambre stérile. Son air complètement perdu, comme s’il n’avait rien à faire là. Elle s’obligea à respirer. Tu as fait ce qu’il fallait. Ce qu’il voulait que tu fasses. Elle avait beau se le répéter sans cesse, cela n’apaisait pas sa souffrance. La bouche sèche, Emeline voulut attraper la gourde rose pétant que Joel lui avait offerte pour son anniversaire et qu’elle avait mise sous son tabouret. Ses doigts ne rencontrèrent que du vide. Elle se pencha, scruta le sol. La gourde avait disparu, remplacée par une anémone blanche aussi belle qu’une étoile. Emeline plissa les paupières. Qu’est-ce que… ? Elle ramassa l’anémone et l’examina. La lumière faisait briller ses pétales translucides groupés autour d’un cœur noir. »
À la semaine prochaine pour découvrir de nouvelles premières lignes !