Premières lignes (155)

Dans ce rendez-vous hebdomadaire, organisé par Ma Lecturothèque, je vous ferai part des premières lignes de romans qui me font considérablement envie…


Pour cette semaine, j’ai décidé de vous présenter les premières lignes du roman « Prodiges », écrit par Elie Henon et édité chez Gulf Stream !

« Le jour où ma main a été coupée, je me suis juré qu’on ne m’attraperait plus. Certains vous diront que voler, c’est mal, d’autres que voler est un art. Je me range dans la seconde catégorie. Depuis le tragique événement, ma mère a décidé que ma course aux objets précieux s’arrêterait. De voleur, elle m’a transformé en faussaire. C’est devenu ma nouvelle passion. Je dois dire qu’il y a certains points communs entre les deux professions. J’obtempère. Mes yeux font de nouveau la mise au point sur l’œuvre sur laquelle nous travaillons. Je tire la langue en m’appliquant. Nous créons une peinture dans le style de Pietro Donalli, peintre récemment décédé. Ma mère a récupéré un carnet d’esquisses de l’artiste et, à partir de ses ébauches, nous arrivons à imiter sa technique. Bientôt, nous serons à la tête d’une belle fortune, j’ai hâte. Dans ce métier, ma mère est bien meilleure que moi, elle a l’œil pour les détails. Je ne suis pas mauvais, mais la fabrication de faux demande une discipline dont je manque cruellement. Un rien me déconcentre, un chant d’oiseau, un cri de mouette, une poussière qui vole, un cheveu sur ma veste. Le monde est si vivant. Peindre l’immortalise, c’est ce que ma mère me répète. Je ne me destine pas forcément à faire carrière, mais j’aime le sentiment de fierté que je ressens quand le pastiche est vendu, et j’aime imaginer qu’un petit bourgeois ignorant affiche notre faux à la vue de tout le monde. Je m’exécute et plonge mon pinceau en poil d’écureuil dans les pigments. En peinture, il n’y a pas de couleur plus chaude que le rouge. Je n’ai jamais aimé l’utiliser. C’est une nuance animale. On l’obtient en écrasant des dizaines de cochenilles kermès. Oui, des cochenilles. La fabrication elle-même est terrifiante. Qui a eu l’idée de broyer ces pauvres créatures pour en faire des pigments ? Le Sérénissime ? Un homme qui s’ennuyait  Je préfère utiliser la racine de garance, mais l’éclat n’est pas le même et ma mère s’y refuse. J’applique mon pinceau sur la toile, accentuant les reflets sur les plis du tissu. Je recule de quelques pas en même temps que ma mère. Elle penche la tête sur le côté, un rideau de cheveux noirs tombe sur son épaule. Elle est belle. D’une beauté différente de celle que l’on aime peindre sur Egade. Elle n’a pas une peau de porcelaine ni des yeux clairs, mais un teint foncé et un regard de marin, de ceux qui ont tout vu et tout vécu. »

À la semaine prochaine pour découvrir de nouvelles premières lignes !

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