Premières lignes (148)

Dans ce rendez-vous hebdomadaire, organisé par Ma Lecturothèque, je vous ferai part des premières lignes de romans qui me font considérablement envie…


Pour cette semaine, j’ai décidé de vous présenter les premières lignes du roman « Le Refuge Occulte pour Chats d’Agnes Aubert », écrit par Heather Fawcett et édité chez De Saxus !

« Je m’arrêtai sur le seuil de la boutique afin de taper mes bottes, maculées de gel. La nuit, le givre formait un fin pelage blanc sur les rebords des fenêtres et les pavés, comme si l’hiver était une grosse bête qui rôdait dans la ville pendant que nous dormions, laissant derrière elle des boules de poils. Au moins les premières neiges n’étaient-elles pas encore arrivées, ce qui nous laissait un peu de répit. J’ôtai mes gants, inspectai furtivement mes manches au cas où des poils de chat s’y trouveraient. Le propriétaire, un vieil homme à la carrure étroite, m’observait avec une gravité disproportionnée par rapport à la situation. La boutique n’était pas aussi déplorable que certaines autres mais néanmoins, je peinais à trouver matière à compliment. Je ne remarquai qu’un peu de moisissure dans les coins, et aucune trace de souris, même si la superficie était peut-être moitié moins importante que ce qu’avait prétendu la petite annonce. M. Levasseur sourit, sans trop cacher son soulagement. Il m’adressa un regard pugnace, comme s’il se préparait à devoir discuter. Je me contentai de sourire, en proie à une pointe d’apaisement : cela suggérait que je n’étais pas la première à venir m’enquérir de l’endroit. Et l’ayant vu, je devinai quelle partie avait été rejetée. Les Sœurs du Salut tiennent une boutique de l’autre côté de la place. Et Saint-Jean distribue des repas gratuits tous les jours ou presque. En venant, j’étais passée devant Saint-Jean, une jolie église, quoique décrépite, qui devait avoir une centaine d’années au bas mot, ainsi que les Sœurs du Salut, qui offraient des vêtements à ceux qui n’avaient pas les moyens de s’en acheter. J’avais, du reste, eu recours aux services de l’une comme des autres, notamment dans mes années de vaches maigres. Une corne de brume retentit, et je perçus le tumulte des bateaux que l’on déchargeait sur les quais du fleuve, ainsi que les effluves mêlés des algues et de la suie. Je ne pus m’empêcher de songer qu’un emplacement aussi isolé que celui-ci, coincé entre les entrepôts, à l’écart de l’agitation de la ville, n’était pas idéal pour mes besoins particuliers. Tu t’en accommoderas, me sermonna une petite voix. Elle ajouta, avec son pessimisme habituel, Tu as essuyé huit refus. Tiens-toi droite. J’ajustai ma posture et détendis les traits de mon visage, afin de projeter l’assurance d’une femme d’affaires chevronnée. C’était plus difficile, au terme d’une longue journée, mon dos me mettait au supplice et, dans l’ensemble, j’aurais préféré être chez moi, dans un bon bain chaud. »

À la semaine prochaine pour découvrir de nouvelles premières lignes !

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