Premières lignes (121)

Dans ce rendez-vous hebdomadaire, organisé par Ma Lecturothèque, je vous ferai part des premières lignes de romans qui me font considérablement envie…


Pour cette semaine, j’ai décidé de vous présenter les premières lignes du roman « La Maison de Fléau et de Sang », tome 1 de la série « Ordre et Chaos », écrit par Alexis L. Menard et édité chez De Saxus !

« Le grincement grossier d’un mur de cellule lui fit ouvrir les yeux. Il ne dormait pas. Il ne pouvait pas dormir ici. Avec les gémissements qui traversaient inlassablement les murs mouvants. Il n’y avait pas de portes, pas de fenêtres, pas de lumière en dehors de l’unique bougie en train de fondre sur le sol. Pas de sons agréables, que les cris de ses codétenus et le vent qui fouettait les falaises noires de l’îlot, qui sifflait entre les fissures de la fortification extérieure. Il n’y avait rien d’autre ici que son corps brisé, que sa vengeance longuement mûrie et les murs qui bougeaient et tanguaient comme ceux d’un château de cartes. Un visiteur se tenait de l’autre côté de l’ouverture de sa cellule, située tout au bout d’un couloir. Il poussa sa paillasse sur le sol, mince matelas toujours froid faute de la moindre source de chaleur. L’homme qui était devant lui portait la robe portefeuille des veilleurs, ces gardiens qui servaient le Superviseur. La ceinture dorée à sa taille montrait qu’il était d’un rang relativement élevé, peut-être capitaine au vu des médailles rutilantes qui s’alignaient sur la poitrine de son uniforme. Il avait toujours trouvé amusant qu’ils s’attribuent entre eux des grades militaires. Une armée n’était pas nécessaire quand il n’y avait ni royaumes à conquérir ni guerres à mener. Ils n’étaient que des gardes qui surveillaient les villes, faisaient respecter les décrets des Cours intérieures et des lignées d’élite qui y exerçaient leur influence. Le visiteur lâcha un soupir contrarié. Son statut de prisonnier ne lui donnait certainement pas le droit de remettre en question les ordres des gardes. Peu importait ce qu’ils voulaient, où ils l’emmenaient, il finirait par se soumettre à leurs exigences, de gré ou de force. Le garde sortit un battoir en métal, en guise d’encouragement tout sauf subtil. Si ses restants n’avaient pas été émoussés par l’éclair dont ils le bourraient, il aurait flanqué ce garde par terre pour lui enfoncer son battoir dans un endroit plus sombre que ce trou à rats. Mais il n’était pas en possession de toutes ses capacités. Aussi se releva-t-il du sol poreux. La surface granuleuse de la pierre entaillait ses callosités, mordait ses pieds nus, l’empêchant de ressentir quoi que ce soit d’autre que ces petites douleurs, sourdes et constantes. Sans jeter un coup d’œil aux lignes qu’il avait tracées sur le mur pour enregistrer les heures passées ici, mille quatre cent trente-deux en tout, il suivit le garde, qui ne prit même pas la peine d’utiliser les chaînes attachées à sa ceinture. Comment cet homme pouvait-il déplacer les murs en dehors des horaires établis, l’horloge étant le maître du labyrinthe qui abritait les criminels de l’Île ? Aucun saint ne donnait à ses Remni la capacité de faire ainsi ployer le monde, il le saurait sinon. Le raclement sur la pierre lui fit grincer les dents. C’était une chanson qui se jouait sempiternellement ici et pourtant, il ne s’habituait pas aux secousses provoquées par cette mélodie jusque dans la moelle de ses os. Il suivit le veilleur dans plusieurs volées d’escaliers apparues derrière un autre pan de mur, leurs mouvements étaient si imprévisibles qu’il était trop désorienté pour mémoriser le chemin emprunté. Non que ce trajet ait vraiment eu de l’importance. Il n’y avait pas d’échappatoire à Hautetour, et même ses propres restants ne pouvaient pas déplacer la pierre comme l’homme devant lui. Ils ressortirent à la surface au niveau du rez-de-chaussée de la prison. Il le savait car, pour la première fois en mille quatre cent trente-deux jours, il apercevait le ciel à travers l’oculus au-dessus de lui. Gris et maussade, gros d’une pluie qui se déversait sur la vitre comme des larmes sur sa destinée. On aurait pu croire qu’un être divin déplorait l’injustice d’être enfermé dans cette cage de verre. La météo était la même que la dernière fois qu’il avait vu le ciel, des années plus tôt, et il se demanda s’il reverrait un jour le soleil. S’il aurait à nouveau chaud. C’était peu probable, sachant qu’il était condamné à rester dans cet endroit pour le restant de son existence. Cet endroit pourri dans les entrailles de la terre, loin du soleil et des sourires, avait réduit son espoir en une poussière de pitié. »

À la semaine prochaine pour découvrir de nouvelles premières lignes !

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