Premières lignes (118)

Dans ce rendez-vous hebdomadaire, organisé par Ma Lecturothèque, je vous ferai part des premières lignes de romans qui me font considérablement envie…


Pour cette semaine, j’ai décidé de vous présenter les premières lignes du roman « Dragons & Sentiments », écrit par Stephanie Burgis et édité chez Milady !

« C’est une vérité presque incontestable que la vie sociale d’une jeune femme sans dragon est condamnée à l’échec, mais, pour tous les habitants de Hathergill Hall, il était chaque jour plus évident que, pour Pénélope Hathergill, le fait d’avoir un dragon serait une garantie de désastre. Avec un soupir, Elinor posa son raccommodage et se leva pour voler à la rescousse de sa cousine. Ce genre de nettoyage incombait en règle générale aux serviteurs, mais les femmes de chambre s’étaient révoltées quelques jours plus tôt et Mrs Braithewaite, l’austère gouvernante qui intimidait même Pénélope, avait annoncé qu’elle aussi présenterait sa démission si l’on demandait de nouveau à l’une de ses subordonnées de s’occuper des « cochonneries de cette ignoble créature ». Et comme on ne pouvait pas compter sur Pénélope pour nettoyer derrière elle…Cela ne laissait donc qu’Elinor. Comme toujours. D’un geste brusque, elle leva la main et le poussa de son épaule. Le dragon remua en vain ses minuscules ailes bleu cobalt, puis bascula cul par-dessus tête en direction du sol. Elle se trompait. Chez, les dragons, ce gargouillis était un signe de peur. Elinor l’avait lu quelque part, car elle s’était renseignée sur les dragons lorsqu’elle avait appris que la famille comptait en acquérir un pour les débuts de Pénélope en société. Elle se mordit néanmoins la lèvre pour contenir la remarque acerbe qui ne demandait qu’à sortir. Son statut de parente pauvre ne lui donnait pas voix au chapitre au sein de cette maisonnée, surtout lorsqu’il s’agissait de sa cousine Pénélope. De même, si elle laissait Pénélope voir l’expression de son visage, cela lui vaudrait de gros ennuis. Elle baissa donc la tête pour regarder le dragon qui frissonnait dans ses bras. Du bout du museau à la pointe de la queue, sir Jessamyn Carnavoran Atos ne mesurait qu’une soixantaine de centimètres mais, pelotonné tel qu’il l’était actuellement contre elle, il n’était plus qu’une petite boule de chaleur qui lui rappelait le vieux chat de son enfance. Cependant, ses yeux dorés et inquiets clignaient au milieu d’un visage qui scintillait d’un bleu et d’un vert si profonds que ses écailles avaient l’air d’autant de joyaux. Pénélope, qui avait eu le droit de choisir, avait bien entendu porté son dévolu sur le plus beau de ceux qu’elle avait vus plutôt que le plus intelligent ou le plus calme, qualités qui se seraient avérées bien plus utiles. Un dragon destiné à se percher sur la frêle épaule de Pénélope, prompte à éclater de rire ou de colère, ou à le frapper si jamais il lui arrivait par inadvertance de glisser ou de planter ses griffes dans sa peau, aurait besoin de nerfs en acier trempé. Elinor sentit sa mâchoire se crisper à cette pensée. Si l’une ou l’autre de ses petites sœurs avait été présente, les choses se seraient passées différemment. Rose n’aurait pas reculé d’un centimètre et n’aurait pas hésité à crier son indignation face à l’intolérable cruauté avec laquelle Pénélope traitait cette bête innocente. Harriett, quant à elle, aurait concocté sa revanche avec une précision mathématique. Mais la mort de leurs parents, un an plus tôt, avait déclenché une avalanche de lettres paniquées entre tous les membres de leur famille élargie. Après six mois de pinaillage, les trois filles Tregarth avaient été éparpillées chacune dans un coin de la Grande-Bretagne, chez des cousins différents. Liens du sang ou pas, personne n’était prêt à accueillir les trois sœurs en même temps. C’était pour cette raison qu’Elinor se retrouvait seule pour affronter leur cousine Pénélope, et plus que jamais consciente des réalités pratiques de la situation…Comme toujours. C’était la malédiction de son existence. Rose et Harry n’auraient pas laissé de telles considérations les arrêter. Rose était trop romantique et de caractère trop noble pour s’en soucier et, quant à Harry…Elinor était persuadée qu’une personne qui s’attaquait aux problèmes mathématiques les plus complexes juste pour le plaisir ne se laisserait jamais intimider par Pénélope. Elle-même, en revanche, ne pouvait s’empêcher de songer à ce qui arriverait si elle laissait éclater le sentiment d’indignation qui grossissait en elle depuis six mois. Malgré tous ses efforts, elle ne voyait pas ce qui pourrait en sortir de bon. Elle ne voyait que la triste réalité du désastre que cela entraînerait. Elle serait mise à la porte de Hathergill, en disgrâce, et il ne resterait plus personne pour tempérer le comportement de Pénélope avec les serviteurs, le pauvre petit dragon ou toute personne ou animal qui aurait le malheur de contrarier sa cousine. De plus, avec les cinq pauvres shillings qui constituaient sa seule fortune, quitter Hathergill Hall ne lui apporterait aucune liberté. Au contraire, pour elle, ce serait la ruine définitive. »

À la semaine prochaine pour découvrir de nouvelles premières lignes !

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