Premières lignes (105)

Dans ce rendez-vous hebdomadaire, organisé par Ma Lecturothèque, je vous ferai part des premières lignes de romans qui me font considérablement envie…


Pour cette semaine, j’ai décidé de vous présenter les premières lignes du roman « Le Refrain de la Rivière », tome 1 de la série « Les Ballades de Cadence », écrit par Rebecca Ross et édité chez De Saxus !

« Le plus sûr était de traverser l’océan la nuit, quand la lune et les étoiles brillaient sur l’eau. Du moins, c’est ce que Jack avait toujours entendu dire. Il n’était pas certain que ces vieilles croyances soient encore vraies. Il était minuit, et il venait d’arriver à Détresse, un village de pêcheurs sur la côte nord du continent, dont Jack trouvait le nom approprié. Il dut se pincer le nez, car l’endroit puait le hareng. Les portails de fer étaient marqués de rouille, et les maisons étaient perchées de travers sur des pilotis, tous les volets clos pour résister au rugissement sans relâche du vent. Même la taverne était fermée, son feu éteint, ses tonneaux de bière depuis longtemps rebouchés. Le seul mouvement venait des chats errants qui lapaient le lait laissé pour eux sur les perrons, ainsi que des cogues et des barques qui tanguaient le long du quai. Le village sombre et silencieux était en proie aux rêves. Dix ans auparavant, Jack avait accompli sa première et unique traversée de l’océan. De l’île jusqu’au continent, le voyage durait deux heures quand le vent était favorable. Il était arrivé dans ce même village, transporté à la lumière des étoiles par un vieux marin, un homme noueux, buriné par des années de soleil et de vent, qui ne craignait pas de s’approcher de l’île avec sa barque. Jack se souvenait très bien du premier instant où il avait foulé le sol du continent. Il avait onze ans, et il avait aussitôt eu l’impression que l’odeur était différente, même en plein cœur de la nuit. Ça sentait la corde humide, le poisson et le feu de bois. Comme un livre d’histoires moisi. Même la terre semblait étrange sous ses chaussures, comme si elle devenait plus dure et plus sèche à mesure qu’il avançait vers le sud. Il fallut encore quelques semaines pour que Jack apprenne que les enfants qui étaient nés et avaient grandi sur l’île de Cadence avaient eux-mêmes la réputation d’être étranges et sauvages. Rares étaient ceux qui venaient sur le continent comme il l’avait fait. Encore plus rares étaient ceux qui y restaient aussi longtemps que lui. Même au bout de dix ans, Jack ne pouvait oublier ce premier repas qu’il avait partagé sur la terre ferme, son horrible goût sec. La première fois qu’il était entré dans les bâtiments de l’université, intimidé par leur immensité et par la musique qui résonnait dans les couloirs sinueux. Le moment où il avait compris qu’il ne rentrerait jamais chez lui, sur l’île. Jack soupira, et ces souvenirs se changèrent en poussière. Il était tard. Il voyageait depuis huit jours, et maintenant il était ici, contre toute logique, prêt à refaire la traversée. Il n’avait qu’à trouver le vieux marin. Il emprunta l’une des rues, s’efforçant d’aiguiser sa mémoire pour dénicher l’homme intrépide qui l’avait transporté la première fois. Des chats se dispersèrent, et une bouteille d’alcool vide roula sur les pavés inégaux, comme si elle le suivait. Il remarqua enfin une porte qui semblait familière, à la limite de la ville. Une lanterne suspendue sous le porche projetait une lumière tiède sur une porte rouge à la peinture écaillée. Oui, il y avait autrefois une porte rouge, Jack s’en souvenait. Et un heurtoir en cuivre, en forme de pieuvre. C’était la maison de ce marin sans peur. Jack s’était jadis tenu au même endroit, il faillit revoir celui qu’il était alors, un garçon maigrelet, souffleté par le vent, fronçant les sourcils pour masquer les larmes qu’il avait dans les yeux. »

À la semaine prochaine pour découvrir de nouvelles premières lignes !

2 réflexions au sujet de « Premières lignes (105) »

Répondre à Vampilou fait son Cinéma Annuler la réponse.