Premières lignes (92)

Dans ce rendez-vous hebdomadaire, organisé par Ma Lecturothèque, je vous ferai part des premières lignes de romans qui me font considérablement envie…


Pour cette semaine, j’ai décidé de vous présenter les premières lignes du roman « If Tomorrow doesn’t Come », écrit par Jen St. Jude et édité chez Slalom !

« Je voulais cacher mon corps quelque part où on ne risquerait pas de le découvrir, je ne voulais infliger cela à personne. Au milieu de ma première année de fac, mon choix s’est porté sur la Saco, une rivière sauvage qui charrie blocs de glace et brouillard aux abords du campus. J’aimais ce cours d’eau car, lorsque je me tenais sur sa rive, j’avais toujours une impression de matin, même au coucher du soleil, même à minuit. J’appréciais aussi le côté pratique et propre, la rivière allait m’emporter, laver chaque parcelle de ma peau. M’enfouir dans sa vase. Par une nuit glaciale de février, au clair de lune, j’ai fait le ménage de mon côté de la pièce pendant que ma colocataire dormait sans bruit. J’ai effacé toutes les photos de moi sur les réseaux sociaux puis je me suis assise sur mon lit pour rédiger des messages d’adieu sur des feuilles volantes. J’ai posé ces lettres sur mon bureau et je me suis mise au lit pour écouter un livre audio jusqu’à ce que les premières lueurs de l’aube viennent caresser la fenêtre. Mon dernier matin, celui de mon dix-neuvième anniversaire, j’ai enfilé mon manteau bleu et mes baskets dorées, lissé mes cheveux devant le miroir sans me regarder dans les yeux et quitté ma chambre universitaire pour la dernière fois. J’ai traversé le campus d’Eaton dans l’ombre des montagnes et me suis frayé un chemin à travers une haie de conifères pour rejoindre un ponton cerné de canoës. Le paysage était magnifique mais je ne savais pas comment ressentir cette beauté. Les embarcations se sont entrechoquées autour de moi tandis que je m’agenouillais sur le bois gelé. Dans mes veines, la tristesse coulait comme du sable. Sur les blocs de glace charriés par l’eau mouvante, je m’attendais presque à ne pas voir mon reflet mais celui de ma tante Devin, la sœur de ma mère. Le jour de ma naissance, elle est entrée dans la mer d’Irlande pour ne plus en ressortir. Tout le monde affirme qu’avec mes cheveux roux et mes yeux bleus, je lui ressemble. Mais ce n’est pas son visage que je devinais devant moi, seulement le mien. J’étais seule. Mon jean trempé me collait à la peau. Mon cœur s’est emballé jusqu’à m’en faire trembler les côtes. J’ai essuyé mes larmes pour pouvoir contempler une dernière aurore, mais le soleil a ouvert l’œil trop vite pour m’offrir des couleurs. J’avais toujours été un peu mal dans ma peau, mais avant Eaton, au moins, j’avais réussi à faire croire aux autres que j’étais talentueuse, spirituelle et intelligente. À présent, j’avais l’impression de n’être plus rien. Je ne voulais rien. Je n’espérais rien. On n’avait pas besoin de moi. La tristesse s’était propagée de mon cerveau jusque dans mes os. Elle avait pris ses quartiers dans mon corps. Je ne pensais pas qu’elle puisse disparaître un jour. Comment serait-ce possible ? La situation ne pourrait qu’empirer lorsque mes parents découvriraient que j’avais été recalée dans une matière. Qu’on m’avait pratiquement virée de l’équipe de football. Elle se dégraderait encore quand Cass tomberait de nouveau amoureuse d’une autre et qu’il me faudrait assister à ça. Et ensuite ? Ensuite, rien. Je me suis levée pour aller me pencher au-dessus de l’eau, prête à me jeter dans le tourbillon, dans l’immobilité. J’ai tenté d’apercevoir une dernière fois mon reflet mais je ne reconnaissais pas la fille qui vacillait sous mes yeux, et j’ignorais comment la sauver. Je l’ai mise au défi de vouloir, de souhaiter quelque chose. N’importe quoi. Je l’ai suppliée. J’ai regretté, une fois de plus, de n’avoir personne à qui adresser mes prières. Je me suis approchée tout au bord du ponton. J’ai retenu mon souffle. Prête à sauter. C’est alors que mon portable a vibré et que les alarmes du campus se sont déclenchées. »

À la semaine prochaine pour découvrir de nouvelles premières lignes !

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