Premières lignes (64)

Dans ce rendez-vous hebdomadaire, organisé par Ma Lecturothèque, je vous ferai part des premières lignes de romans qui me font considérablement envie…


Pour cette semaine, j’ai décidé de vous présenter les premières lignes du roman « Cruelle Dame Fortune », écrit par Chloe Gong et édité chez Sabran !

Cruelle Dame Fortune

« 1928. Au fin fond de la campagne, peu importe avec quelle force vous criez. Le hurlement parcourt l’entrepôt en se réverbérant une fois dans les poutrelles du haut plafond et tonne à travers l’espace en filant vers la nuit noire. Lorsqu’il s’échappe, il se fond dans les rugissements du vent jusqu’à ne plus être qu’un élément de la tempête qui se déchaîne à l’extérieur. D’un pas traînant, les soldats se dirigent vers l’entrée de l’entrepôt, font glisser la lourde porte jusqu’à la fermer complètement, même si la pluie est si drue qu’elle a déjà détrempé le sol et dessiné un demi-cercle opaque sur le béton. Le coup de sifflet à vapeur d’un train résonne presque imperceptiblement, dans le lointain. Malgré la probabilité infinitésimale qu’une quelconque âme croise leur chemin, les instructions étaient claires, personne ne doit savoir ce qu’il se passe ici. Les soldats sont disséminés à travers tout l’entrepôt, au centre duquel deux scientifiques encadrent une table chirurgicale. Ils observent impassiblement ce qui s’y trouve, leur sujet d’expérience retenu par des sangles épaisses, le front perlé de sueur. Une autre convulsion parcourt son corps de la tête aux pieds, mais sa voix s’est voilée d’avoir trop hurlé, alors sa bouche ne fait que s’ouvrir grand, et rester muette, cette fois. L’un des chercheurs, tout en glissant un crayon derrière son oreille, fait signe à un soldat, qui s’approche de la table pour déboucler les entraves tour à tour : toutes celles de gauche, puis toutes celles de droite. Les sangles tombent, les boucles produisant un cliquetis métallique en heurtant le sol. Leur sujet tente de rouler sur le côté, mais dans sa panique, bondit trop fort et tombe de la table. C’est chose affreuse à voir. Leur sujet s’étale violemment aux pieds des scientifiques et cherche à reprendre son souffle, sans cesse, comme si ses poumons ne fonctionnaient plus normalement, ni ne le feraient peut-être plus jamais. Une main se pose sur la tête de leur expérience. Le contact est doux, presque tendre. Lorsque les chercheurs examinent leur œuvre en lissant ses cheveux, un sourire se dessine sur ses traits. Une seringue apparaît. Sous les lumières puissantes, l’aiguille luit tandis que le piston s’abaisse et que la substance rouge que contient la seringue s’enfonce dans les chairs fragiles. La douleur est immédiate, un incendie liquide, qui submerge tous les nerfs se trouvant sur son chemin. Bientôt, il atteindra son objectif, et produira une sensation de désagrégation. Dehors, l’orage se poursuit. La pluie s’infiltre dans l’entrepôt par les lézardes, et les flaques s’accroissent encore et encore. Le chercheur qui avait été le dernier à parler donne une nouvelle tape affectueuse à leur cobaye. Leur sujet ne peut plus garder les yeux ouverts. L’inertie alourdit tous ses membres, chaque pensée lui venant à l’esprit disparaissant comme un navire aperçu dans le brouillard. Leur sujet veut dire quelque chose, hurler quelque chose, mais rien ne se forme. »

À la semaine prochaine pour découvrir de nouvelles premières lignes !

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