Premières lignes (33)

Dans ce rendez-vous hebdomadaire, organisé par Ma Lecturothèque, je vous ferai part des premières lignes de romans qui me font considérablement envie…


Pour cette semaine, j’ai décidé de vous présenter les premières lignes du roman « Ce Cœur Empoisonné », écrit par Kalynn Bayron et édité chez De Saxus !

Ce Cœur Empoisonné

« Des roses blanches. Genre : Rosa. Famille : Rosaceae. Nom commun : Étoile du soir. Depuis un an, tous les week-ends, M. Hughes en déposait une douzaine sur la tombe de sa femme, qu’il pleuve ou qu’il vente. Il se moquait bien du genre ou de la variété, du moment que douze roses blanches l’attendaient chaque dimanche, enveloppées dans du papier kraft et attachées avec une ficelle. Mais ma mère allait devoir lui dire que le camion de livraison s’était renversé sur la voie express Brooklyn-Queens la nuit dernière. Le chauffeur était indemne, mais notre cargaison d’Étoiles du soir avait fini éparpillée en travers des six voies de circulation. Il agrippa les revers de son blazer bleu marine fraîchement repassé puis, la lèvre tremblante, passa une main sur sa bouche en soupirant. On aurait dit qu’il allait se recroqueviller sous le poids du chagrin. Maman posa sa main sur celle de M. Hughes tandis qu’il sortait un mouchoir pour s’essuyer les yeux. Nous n’avions qu’une seule rose blanche dans un vase sur le comptoir derrière nous, vestige d’un bouquet de mariée que j’avais préparé la veille. Je contemplai mes mains en les ouvrant, puis en les refermant. Je voulais aider. Mais c’était trop dangereux. Maman trouvait toujours les mots justes. Avant, M. Hughes et sa femme venaient acheter des fleurs ensemble. Maintenant, il était tout seul, et ça me rendait si triste que j’avais du mal à le supporter. Sur la table, devant moi, la composition commença à se faner. Il me lança un regard interrogateur. Je jetai un coup d’œil appuyé à ma mère, qui prit un air inquiet. Je récupérai la rose blanche, me précipitai dans le petit couloir et franchis la porte de derrière. Le lopin de terre de deux mètres quarante sur trois que notre proprio avait l’audace d’appeler un jardin abritait les grandes plantes qu’on ne pouvait pas entreposer dans la boutique. Le dernier gattilier qui venait d’arriver prenait presque toute la place, et ses épis violets commençaient tout juste à s’ouvrir dans la chaleur humide de l’été. Les mains tremblantes, je m’agenouillai et dépouillai la rose de ses pétales veloutés pour ne garder que le pistil, son cœur rempli de graines. N’importe quelle partie de la plante m’aurait permis d’en faire pousser une autre, mais c’était plus facile avec le pistil. Des picotements familiers apparurent au niveau de mes épaules et descendirent dans mes coudes, puis dans mes avant-bras. Je jetai un coup d’œil à la nouvelle palissade en bois, qui me rappela ce qui pourrait arriver si je perdais le contrôle, ne serait-ce qu’un instant. Je creusai un petit trou dans le sol et y déposai le pistil. Puis je le recouvris de terre et plaçai mes mains par-dessus en y enfonçant mes doigts, les yeux fermés. Respire. Les picotements atteignirent mes doigts dans une vague de chaleur étrangement réconfortante. Je me réjouis en voyant jaillir une robuste tige verte, qui donna aussitôt naissance à plusieurs rejetons entre mes doigts tendus. J’avais le dos et le front en sueur. Je serrai les dents jusqu’à en avoir mal aux tempes. Les nouvelles tiges s’élevèrent vers le soleil et s’épaissirent tandis que des épines apparaissaient, mais trop loin de mes doigts pour me piquer. Des boutons blancs comme neige se développèrent entre de jeunes feuilles vertes comme des émeraudes. Juste avant qu’ils déploient leurs pétales, je ramenai mes mains contre ma poitrine. Prise de vertige, je vis des points lumineux danser à la périphérie de mon champ de vision tandis que j’inspirais l’air poisseux pour remplir mes poumons. Puis j’expirai, et mon cœur retrouva un rythme normal. Six roses blanches ornaient les branches nouvellement formées. J’examinai rapidement le reste du jardin. Le gattilier avait de nouvelles racines, qui avaient percé son pot en plastique tels des tentacules. Ses épis lavande entièrement ouverts s’inclinaient vers moi. Je ne pouvais pas prendre le risque de faire pousser d’autres roses pour donner à M. Hughes les douze qu’il voulait. Il devrait se contenter de celles-ci. Je sortis un sécateur de la poche de mon tablier et cueillis les roses, que je m’empressai d’apporter à l’intérieur. Le visage de M. Hughes s’illumina lorsque je les tendis à ma mère. »

J’espère vous avoir donné envie d’y jeter un œil et je vous dis à la semaine prochaine pour découvrir de nouvelles premières lignes…

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