Premières lignes (9)

Dans ce rendez-vous hebdomadaire, organisé par Ma Lecturothèque, je vous ferai part des premières lignes de romans qui me font considérablement envie…


Pour cette semaine, j’ai décidé de vous présenter les premières lignes du roman « Monstres Ordinaires », tome 1 de la série « La Trilogie des Talents », écrit par J.M Miro et édité chez De Saxus !

La Trilogie des Talents, tome 1 : Monstres Ordinaires

« La première fois qu’Eliza Grey posa les yeux sur le bébé, c’était au crépuscule, dans un wagon de marchandises qui avançait au ralenti sur une portion de rail balayée par la pluie, cinq kilomètres à l’ouest de Bury St Edmunds, Suffolk, Angleterre. Elle était âgée de seize ans, illettrée, naïve, les yeux noirs comme la pluie, affamée, car elle n’avait pas mangé depuis deux jours, sans manteau ni chapeau, car elle s’était enfuie dans le noir sans réfléchir à l’endroit où elle irait ni à ce qu’elle ferait. Sa gorge portait toujours la marque des pouces de son employeur, ses côtes, les hématomes laissés par ses bottes. Dans son ventre grandissait l’enfant dont il était le père, quoiqu’elle ne le sache pas encore. L’homme gisait, mort, dans sa chemise de nuit, une épingle à cheveux plantée dans l’œil. Depuis, elle fuyait. Quand elle était sortie de la forêt, trébuchant, et qu’elle avait aperçu le train de marchandises en approche au-delà du champ de plus en plus sombre, elle avait cru qu’elle n’y arriverait pas. Mais alors, sans trop savoir comment, elle avait escaladé la clôture, traversé le champ inondé sous la pluie glacée qui la giflait de biais, taché sa jupe dans la boue grasse, glissé à bas du talus et repris sa progression frénétique en rampant. C’est à cet instant qu’elle avait entendu les chiens. Des cavaliers avaient émergé d’entre les arbres, innombrables silhouettes d’ombres en rang derrière la clôture, leurs chiens noirs libres de toute entrave aboyant et se jetant en avant. Les hommes avaient lancé leurs montures au galop, et quand elle avait attrapé la poignée du wagon et s’était hissée à bord avec le peu de force qui lui restait, elle avait entendu la détonation d’un fusil, quelque chose avait ripé non loin de son visage, elle s’était retournée, elle avait vu le cavalier au chapeau haut-de-forme, le terrifiant père du défunt. Debout dans ses étriers, il avait de nouveau levé son arme pour viser, elle avait désespérément roulé dans la paille, le plus loin possible de la porte, et était restée étendue dans l’obscurité alors que le train prenait de la vitesse. Elle avait dû dormir. Quand elle avait repris connaissance, les cheveux collés à la nuque, le plancher du wagon cliquetait et palpitait sous elle, et la pluie s’engouffrait par le panneau ouvert. Elle distinguait seulement les piles de caisses attachées, frappées du logo Greene King, et une palette à l’envers dans la paille. Il y avait autre chose, comme une lumière laissée allumée juste au-delà de son champ de vision, ténue, du bleu désolé d’un éclair diffus, mais quand elle s’en était approchée en rampant, elle avait constaté que ce n’était pas du tout une lampe. C’était un bébé, un garçon, qui luisait dans la paille. Elle se souviendrait toute sa vie de ce moment. De son visage irradiant cette clarté bleutée, comme si une lanterne brûlait sous sa peau. De la carte routière de ses veines sous la chair de ses joues, de ses bras et de sa gorge. Elle s’était encore rapprochée. Près du nourrisson gisait une femme aux cheveux noirs, sa mère, morte. »

J’espère vous avoir donné envie d’y jeter un œil et je vous dis à la semaine prochaine pour découvrir de nouvelles premières lignes…

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