Dans ce rendez-vous hebdomadaire, organisé par Ma Lecturothèque, je vous ferai part des premières lignes de romans qui me font considérablement envie…
Pour cette semaine, j’ai décidé de vous présenter les premières lignes du roman « Fable for the End of the World », écrit par Ava Reid et édité chez Slalom !

« Notre tarif pour les cerfs à queue blanche est de soixante crédits et, vu l’allure à laquelle ils disparaissent, nous pourrons bientôt en tirer deux fois plus. Je ne vais pas dépecer le corps d’une fille de douze ans pour deux pastilles de décontamination à la pêche, même si ça ferait plaisir à Maman. Et puis, Floris ment. Il ne peut pas payer plus. S’il avait des crédits sur son compte, Sanne ne serait pas morte. Ce qui le rend difficile à plaindre. Et s’il continue d’accumuler les dettes, il finira par devoir les rembourser avec tout ce qu’il lui reste, sa propre vie. Sanne n’était qu’un petit bouclier fragile, dressé entre lui et les huissiers de Kairos venus récupérer leur dû. Leur vengeance cruelle, camouflée derrière une soi-disant justice. La lèvre inférieure de Floris tremble, creusant encore davantage son visage émacié. Même s’ils mangent mieux que nous à Haute-Esopus, la différence est assez maigre. Et je sais bien que ce n’est pas la nourriture qui a vidé son compte. Ce n’est jamais le cas. Je cesse de résister et regarde enfin le visage de Sanne. Ses yeux sont entrouverts, bordés de cils fins qui donnent l’impression de pouvoir s’envoler en soufflant dessus, comme des pissenlits. C’est l’une des petites choses que j’ai apprise avec ce travail, fermer les yeux d’un cadavre est plus difficile qu’on ne le croit. Les gens s’imaginent que les êtres vivants deviennent mous et flexibles en mourant alors qu’en réalité, c’est précisément l’inverse. Mort, le corps se rigidifie. Rigor mortis. Bien sûr, il finit par pourrir et se décomposer, mais, avant ça, il refroidit et se raidit, comme s’il essayait désespérément de conserver l’apparence qu’il avait au moment de rendre son dernier souffle. Dans un sens, ça me facilite la tâche. C’est comme ça que je vois les choses, on s’entraide, les corps et moi, nous voulons rester en vie, ou du moins autant que possible. À l’instant où cette pensée me vient à l’esprit, j’ai l’impression qu’une pierre tombe dans ma gorge. Non pas pour Floris, mais pour Sanne. Car après tout, il s’agit peut-être d’un sort plus enviable qu’être enterrée dans une tombe sans épitaphe, destinée à l’oubli. Et aussi parce que Floris mérite sans doute de vivre avec les conséquences de son acte jusqu’à la fin de ses jours. Avec une brève inspiration, je passe la main derrière le comptoir et ouvre un tiroir. Les sourcils de Floris se lèvent aussitôt, pleins d’espoir. Lui donner les instructions pour dépecer et empailler le corps de sa propre fille est vraiment trop difficile. Floris ne dit pas un mot lorsqu’il prend sa carte Kairos et la colle contre ma tablette fissurée, ne dit pas un mot lorsqu’il retire le corps de sa fille du comptoir et l’emmène vers la porte. Il l’ouvre d’un coup de pied, les charnières rouillées gémissant sous l’impact. Lorsque le battant se referme avec fracas derrière lui, le petit panneau en bois Taxidermie Soulis s’agite et claque comme un carillon trop léger. Je m’appuie sur mes coudes et fourre mon visage dans mes mains. Je respire profondément dans le silence de la boutique pendant quelques minutes, fermant les yeux de toutes mes forces, jusqu’à ce que le visage de Sanne disparaisse de mon esprit. Une fois que mon cœur a repris un rythme normal, je me laisse glisser derrière le plan de travail. Le déshydratant que j’ai donné à Floris valait facilement quatre-vingt-dix crédits. Luka va me tuer. Je découvre vite pourquoi Sanne était trempée, il pleut. Ça faisait quelques jours qu’il n’avait pas plu, donc je dois extirper mon radeau du bric-à-brac entassé derrière le comptoir. Le violet crépusculaire du ciel est strié de lignes roses formées par les polluants, suffisamment puissant pour percer à travers les épais nuages de pluie. Lorsque j’achève la fermeture de la boutique, l’eau m’arrive aux genoux et ma veste est détrempée. C’est l’une de ces tempêtes dévastatrices qui arrive sans crier gare, de celles qui font monter le niveau de l’eau au point de venir lécher les pieds de notre canapé dans le salon. Luka est probablement déjà en train d’entasser les sacs de sable devant chez nous. Je monte sur le radeau, évalue le niveau de l’eau avec ma perche, elle atteint le 22e cran, puis commence à pagayer sous le déluge. Brune, opaque et bouillonnante, l’eau dévale furieusement la rue principale, de Haute-Esopus à Basse-Esopus. Il est dix-huit heures passées et les gens commencent à rentrer chez eux, les gérants des magasins montant sur leurs radeaux et pagayant vers leurs maisons situées en amont. De l’autre côté de la route inondée, j’aperçois Mrs. Prinslew à quatre pattes devant sa boutique, s’affairant à enfoncer des chiffons sous sa porte. Ses quatre fils sont tous partis vivre au sud de la ville, la laissant gérer seule son échoppe au marché noir. Tout en essuyant l’eau de pluie qui ruisselle sur son front ridé, elle s’assoit sur ses talons et tourne la tête. Nos regards se croisent. Instinctivement, la question « Vous avez besoin d’aide ? » monte à mes lèvres. Mais un autre instinct, plus fort encore, l’étouffe aussitôt. Ici, dans les Comtés périphériques, proposer son aide à quelqu’un n’a rien d’un acte de bonté. Car l’aide entraîne la gratitude, et la gratitude entraîne la dette. Ça, Kairos nous en a fait la leçon, on a fini par le comprendre lorsqu’on a dépensé nos crédits et qu’ils ont commencé à saisir nos biens. »
À la semaine prochaine pour découvrir de nouvelles premières lignes !