Premières lignes (144)

Dans ce rendez-vous hebdomadaire, organisé par Ma Lecturothèque, je vous ferai part des premières lignes de romans qui me font considérablement envie…


Pour cette semaine, j’ai décidé de vous présenter les premières lignes du roman « L’Ennemi de mes Rêves », écrit par Jenny Williamson et édité chez Roncières !

« Rivière Frigidus, Alpes juliennes. 9 septembre 394 apr. J.-C. Trois jours après la fin de la dernière bataille, la puissante bora rôdait toujours sur la plaine inondable. Elle hurlait et murmurait parmi les machines de guerre en miettes et projetait des tourbillons de poussière sur les morts. Les hommes disaient que c’était le vent qui leur avait permis de gagner cette guerre, que les dieux le leur avaient envoyé pour retourner les flèches de l’ennemi à l’envoyeur. Alaric des Goths tourna le dos au champ de bataille, et la bora fit claquer sa cape autour de ses talons. Quelqu’un devrait alors informer les dieux que cette maudite bataille est terminée. Devant lui, l’usurpateur Eugène s’agenouilla. Même dans cette posture, il était aussi maigre et voûté qu’un roseau monté en graine. Le vent fit gonfler la cape souillée du bourreau comme une voile en lambeaux et arracha les mots de la bouche du condamné. Dix mille des siens étaient morts pour parvenir à ce résultat. La moitié des fœderati. Alors que les cuirasses des Romains avaient à peine été éraflées. Une main lourde se posa sur l’épaule d’Alaric. Le général Stilicon sourit, jovial comme les Saturnales. La gloire. Alaric sentit un muscle se contracter dans sa mâchoire. Ce qui s’était passé dans cette vallée n’avait rien de glorieux. Il n’en était sorti que couvert de sang, celui de ses ennemis, certes, mais aussi celui de ses hommes. L’empereur Théodose fendit la foule, tout gonflé de son importance. Il coupa court aux dernières paroles d’Eugène par un discours sur le dieu chrétien qui leur avait apporté la victoire. Heureusement, le vent en étouffa la plus grande partie. Alaric ne put ravaler l’amertume de sa voix. Cela faisait des années que Théodose leur promettait des terres. Après la prochaine grande victoire, puis après la suivante. Son peuple était toujours sans terre et sans foyer, et à présent, la moitié des siens étaient morts. Si c’était une coïncidence, il était prêt à manger ses propres bottes. Alaric secoua la tête d’un air sombre. S’il y avait bien une chose que ses concitoyens n’avaient pas, c’était du temps. Il se souvenait des Huns déferlant des collines orientales, des propriétés en feu. C’était un vieux souvenir, remontant à son enfance, mais toujours d’actualité. Stilicon jeta un coup d’œil à la cuirasse défoncée de son compagnon, maculée de sang, et fronça les sourcils. En bas, Théodose avait fini de parler de Dieu. Il adressa un signe de tête impassible au bourreau. La bora s’arrêta juste au moment où la hache s’abattit. »

À la semaine prochaine pour découvrir de nouvelles premières lignes !

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