Dans ce rendez-vous hebdomadaire, organisé par Ma Lecturothèque, je vous ferai part des premières lignes de romans qui me font considérablement envie…
Pour cette semaine, j’ai décidé de vous présenter les premières lignes du roman « La Femme-Esprit », tome 1 de la série « La Loi des Mères », écrit par Marie Tétart et édité chez Scrinéo !

« Je suis Laurana, fille de Mila, fille de la bantal Hansie du clan val-adon aman-pô. Je suis née à la fin du printemps de l’an deux mil quatre cent quatre-vingt-deux, à Ausser, la communauté bâtie la plus importante de notre clan. Je suis la première-née de ma mère, laquelle était l’enfant unique de ma grand-mère Hansie. À l’époque, cette filiation directe faisait de moi l’héritière de la lignée, la bantal en puissance de notre famille. J’ai été élevée en ce sens, pourrait-on dire, quoiqu’en réalité les Val-Adon ne fissent pas de vraie distinction dans l’éducation de leurs enfants. J’appris à lire les runes, j’appris à filer la laine, j’appris à manier l’arc et à mener les ânes sur nos routes de montagne. J’assistai à l’occasion aux réunions des bantals. Notre lignée n’était pas la plus importante du clan, notre voix ne dominait pas lors des décisions, mais ma grand-mère remplissait ses devoirs avec beaucoup de sérieux et de conviction. Je suis née assez tard du ventre de ma mère. Elle avait trente ans lorsque je vis le jour. Sa jeunesse avait été tumultueuse, son cœur et son lit tour à tour remplis par tout ce que le clan comptait d’hommes remarquables, que ce fût par la carrure, par le charme ou par l’esprit. De cette époque, il lui était resté tout un trésor de colliers, de bracelets, de bagues, de pierres, de rubans…Achetés aux caravanes grésoises ou façonnés par les mains amoureuses de ses soupirants. Elle les gardait dans un coffre et les appelait ses babioles. Plus tard, mes petites sœurs adorèrent les admirer et y puiser pour faire les coquettes. Puis les yeux de Muoma s’arrêtèrent sur un bûcheron effacé, qui avait ceci de particulier qu’il savait conter à merveille. Tous les foyers se l’arrachaient pour les veillées. Les mots dans sa bouche prenaient une saveur singulière dès lors qu’ils parlaient d’héroïnes et de héros, d’animaux fantastiques, d’époques révolues recouvertes par la poussière des siècles. Il donnait vie à la princesse Énora, à la fondatrice de notre clan Éloïsa, à la Grande Aïeule Ruvona. Il peuplait de mystères et de révélations étonnantes la forêt mythique, la Djeladia Helwie-Hu et la Vallée des dieux. Transparent le jour, Marzel se transformait à la nuit tombante en un barde valwar comme seuls les temps anciens en avaient produit. Sans doute a-t-il inspiré mon amour de notre passé. Marzel est mon géniteur. Je parlerai beaucoup de lui, et peut-être vous en étonnerez-vous, car vous connaissez le fonctionnement des clans val-adon. C’est qu’il a été plus que cela dans ma vie. J’aurais voulu qu’il fût pour moi le lasela qui n’existait pas dans mon foyer. Notre maisonnée ne comptait pas d’hommes sous son toit. Je me souvenais vaguement d’un vieil esclave qui mourut dans ma prime enfance mais, pendant des années, il fut le seul mâle du foyer. Ma grand-mère avait été fille unique. Dans sa jeunesse, elle avait eu un amant, peut-être un compagnon, mais il n’a jamais été évoqué devant moi. Muoma-Ban eut un enfant, ma mère, puis elle vécut le reste de sa vie dans l’abstinence. Ce fut probablement le seul reproche que le clan lui fit jamais. Je n’avais pas d’oncle. Aucun lasela. C’est sans doute pourquoi Marzel tint une place si importante dans mon cœur. Je passais beaucoup de temps auprès de lui. Malheureusement, ma mère l’éconduisit rapidement. Je n’ai gardé aucun souvenir de leur compagnonnage, j’étais trop petite lorsqu’elle le remplaça par un autre amant beaucoup plus jeune qu’elle. Grâce à Meinrad, c’était son nom, elle eut deux filles, mes petites sœurs Bélina et Prescilla. Je me souviens un peu de celui-là. De là où je me tenais, je le voyais très grand, bien plus grand que ma mère et ma grand-mère. Lorsque sa patrouille était de retour après plusieurs jours d’absence, il soupait dans la maison de sa lignée, puis il venait égayer notre veillée. Contrairement à d’autres maisonnées où s’assemblaient jusqu’à quinze ou vingt individus, nous n’étions que trois, Muoma-Ban, Muoma et moi. Meinrad mettait de la joie dans notre foyer, il allumait des étincelles dans les yeux de ma mère et il avait toujours un mot gentil et une caresse sur la joue pour moi. Je l’aimais beaucoup et je fus ravie lorsque naquirent mes petites sœurs. Nous aspirions toutes à ce lien spécial qui unit entre elles les filles nées d’un même ventre, comme l’a vécu Ruvona, notre Grande Aïeule, avec sa sœur Lisa. Meinrad fut le premier à me mettre une arme dans les mains. Il avait un très beau couteau de lancer, au manche recouvert d’une étrange substance, blanche aux reflets jaunes, lisse et froide au toucher. Il l’avait acquis auprès d’une caravane grésoise. Je le regardais souvent avec envie. Meinrad me le mit un jour dans les mains, j’avais sept ans. Nous étions dans la basse-cour, derrière la maison. Il rit lorsque la lame rata sa cible, largement, et vint échouer dans la paille, au milieu des poules qui s’affolèrent et se mirent à voler dans tous les sens. Plus tard, je devins douée à ce jeu-là. Mais il n’eut pas le temps de le voir. »
À la semaine prochaine pour découvrir de nouvelles premières lignes !