Dans ce rendez-vous hebdomadaire, organisé par Ma Lecturothèque, je vous ferai part des premières lignes de romans qui me font considérablement envie…
Pour cette semaine, j’ai décidé de vous présenter les premières lignes du roman « La Nuit où nous l’avons Perdu », écrit par Laura Dave et édité chez Michel Lafon !

« N’importe quel biographe digne de ce nom en conviendrait, l’histoire de sa vie pouvait se résumer ainsi, quand Liam Samuel Noone commença à gagner de l’argent, la première chose qu’il fit fut d’acquérir un bout de terrain aussi loin que possible de sa ville d’origine. Il existait bien entendu des lieux plus éloignés du quartier de Midwood, à Brooklyn, que la côte Ouest californienne. Mais pour Liam, l’arrivée à Carpinteria fut une renaissance. Son pouls s’apaisa, suivi d’un relâchement dans la poitrine, un glissement ténu, certes, mais sismique. Il traversa en trombe la petite ville littorale endormie, derrière son pare-brise se déployait un paysage étonnant, des cyprès chahutés par le vent ployaient en tous sens, tel un dais de verdure en bataille. Liam, qui venait tout juste de reprendre les rênes de l’entreprise, était venu spécialement de New York pour rencontrer un investisseur potentiel. Ils étaient en pourparlers sur un projet commun, la construction d’un complexe hôtelier haut de gamme, à douze kilomètres au nord de Santa Barbara, un coin préservé, à flanc de colline, secret, luxueux, composé de quarante-huit villas privatives, avec des sentiers escarpés serpentant de l’une à l’autre, des braseros et des allées pavées devant chaque porte, un restaurant avec une façade en pierre sèche. Son partenaire financier, un ancien camarade de promo du nom de Ben, lui avait donné rendez-vous chez lui, dans sa résidence secondaire face à l’océan, sur Padaro Lane. Installés sur la terrasse en bois, devant une assiette d’œufs pochés, ils avaient examiné les plans, et le costume de Liam n’était pas de taille à affronter la fraîche brise marine. Il avait repris un café, décliné le manteau que Ben proposait de lui prêter. À un moment donné, Liam avait regardé vers l’est et repéré une petite maison, perchée au bord de la falaise à Loon Point. La lumière de l’aurore, ce jaune incandescent, ricochait sur la façade et donnait un éclat doré au gravier blanc et aux bosquets de citronniers. Aux massifs de rosiers. La propriété comprenait une vaste parcelle, deux magnifiques hectares, des vues sans fin sur l’océan et, au loin, les contreforts des collines de Santa Ynez. L’unique bâtisse sur le terrain était occupée par une vieille dame qui vivait dans cette maison sans prétention du début XXe. Sur la porte, un panonceau de bois clair gravé à son nom : WINDBREAK, la maison-paravent. Liam était allé frapper à la porte et s’était enquis du prix de la maison. Elle avait répondu qu’elle voulait continuer de vivre là en paix, sans qu’on vienne frapper à sa porte pour lui demander quel serait son prix. Il avait souri, puis s’était excusé, Ce n’est pas dans mes moyens, de toute façon. Ces paroles avait agi comme un sésame, elle l’avait fait entrer. Aujourd’hui, plus de trente ans plus tard, Liam se dirige vers l’angle nord-est, le point de vue qu’il préfère, le tumulte de l’océan sous ses pieds, les vieux oliviers, le vent, l’air vivifiant et sauvage qui l’entoure. Il gonfle les poumons, ravale les larmes qui remontent du fond de la gorge, insistantes, au souvenir de cette journée. D’ordinaire, il n’est pas si nostalgique, et pas du genre à rêvasser. Mais il sent qu’il divague, toutes les sensations refont surface, il se revoit, jeune homme perturbé venu toquer à la porte de cette vieille dame, désireux de prendre un nouveau départ. Bien loin de celui qu’il est désormais, cet homme d’âge mûr, cette maison vide derrière lui, et personne pour lui dire à quel moment il s’est trompé. Comment a-t-il fait pour se retrouver là, à bout, ébranlé par l’émotion, mais résolu à dire tout haut toutes les choses qu’il aurait tant aimé faire autrement. Ce n’est pas du regret, non, pas exactement. Ce n’est rien de si cliché ou passif que le regret. Non. C’est de la repentance. C’est pour cela qu’il continue de se rejouer ces scènes dans une boucle impitoyable, ces instants auxquels il essaie de retourner, qu’il aspire à revivre. La première fois à dix-huit ans, puis à vingt, à vingt-trois, à trente-cinq, trente-neuf, quarante-six. À cinquante-deux ans. Soixante. Soixante-huit. Si on ne regarde que l’essentiel, c’est chaque fois la même scène qui se rejoue, non ? Le même dilemme. Avancer vers son destin ou lui tourner le dos. Il plante ses pieds dans le gravier blanc. À quel moment cet endroit est-il devenu le tribunal de ses échecs ? La facilité serait de dire que c’est récent. Mais quelle que soit la manière dont c’est arrivé, peu à peu ou d’un coup d’un seul, Windbreak agit désormais comme un miroir, dans lequel il se voit tel qu’il est. Quelle ironie ! Il avait imaginé que ce serait un lieu d’évasion, une bulle apaisée, à mille lieues de ce qu’avait été la maison de son enfance, et ça s’était révélé tout l’inverse. C’est devenu sa capsule temporelle. Tournant la tête, il contemple Windbreak, son style rudimentaire, ses bardeaux, sa forme anguleuse, toutes lumières allumées, deux chambres, deux salles de bains, un coin cuisine. Une maison toute simple, plus modeste que les maisons d’invités de l’intégralité des domaines environnants, sans même parler des demeures principales avec leurs deux mille mètres carrés. Ils avaient tous pensé qu’il finirait par raser cette bicoque pour en construire une nouvelle. Ladite bicoque, parfaite, qui détonait dans le paysage, était loin de pouvoir accueillir une grande famille. Sa propre tribu y serait à l’étroit, aucun doute. Mais il ne s’agissait pas seulement de construire une nouvelle maison, c’était plus compliqué que ça. Il avait toujours eu peur d’y amener sa fille, quand elle était petite, puis les garçons, quand ç’avait été leur tour. Les clôtures ne suffiraient pas à protéger les habitants. Le jardin était à flanc de falaise, une chute de vingt-cinq mètres dans l’océan hérissé de rochers de la côte californienne. Et s’ils venaient à tomber ? Si l’un d’eux, avec ses petites jambes et ses épaules d’enfant agité, lui échappait et filait droit vers le précipice ? C’est du moins ce qu’il se racontait. Était-ce pour autant la vérité ? La vérité était peut-être plus simple, il avait toujours apprécié d’y venir seul. Seul, ou avec elle. Il se penche, coule un regard en contrebas, vers les vagues qui lèchent la falaise, vingt-cinq mètres sous ses pieds, vers ce relief écorché, beau, puissant. Et il sait que, non, ce n’est pas uniquement de l’égoïsme. Il en est sûr, il a fait de son mieux, à sa manière, pour protéger ses enfants. Même quand il a échoué, même alors, il avait à cœur de les protéger. Quand, quelques instants plus tard, Liam Samuel Noone est poussé du haut de la falaise, que son corps chute en tournoyant dans les airs, c’est la dernière pensée qui le traverse. Malgré tous ses défauts, cette dernière, cette ultime pensée. Mieux vaut que ce soit moi plutôt qu’eux. »
À la semaine prochaine pour découvrir de nouvelles premières lignes !