Dans ce rendez-vous hebdomadaire, organisé par Ma Lecturothèque, je vous ferai part des premières lignes de romans qui me font considérablement envie…
Pour cette semaine, j’ai décidé de vous présenter les premières lignes du roman « Le Monde à la Renverse », écrit par Jandy Nelson et édité chez Bigbang !

« Le matin du jour où Dizzy Fall, douze ans, faillit se faire renverser par le poids lourd lancé à toute blinde et rencontra la fille aux cheveux arc-en-ciel, tout allait de travers. Depuis son divorce amical avec Lézard, qui avait repris son vrai prénom, Tristan, Tristan-ex-Lézard avait reçu la popularité, une coupe de cheveux tendance et une petite amie qui s’appelait Melinda. Dizzy n’avait rien eu du tout. Ils avaient été comme cul et chemise depuis le cp, chacun louvoyant autour des secrets les plus intimes de l’autre, venant méthodiquement à bout de la liste des desserts les plus ambitieux de Pâtisserie Magazine et s’adonnant à leur activité favorite, surfer sur le Net pour y glaner des informations pertinentes concernant l’existence. Lézard avait la météo et les catastrophes naturelles pour domaine de compétence, Dizzy, tout ce qui entrait dans la catégorie « Cool ». Ces derniers temps, les trucs cool incluaient des saints qui s’élevaient dans les airs lorsqu’ils entraient en transe, des yogis himalayens qui pouvaient changer leur corps en pierre, et Bouddha, qui était capable de se dupliquer et de tirer du feu par l’extrémité de ses doigts. Rien qu’en lisant ces machins ésotériques, Dizzy se sentait l’âme pétillante, et Dizzy voulait avoir une âme pétillante. Elle voulait pétiller en toute circonstance. Aussi, récemment, pré-divorce, Dizzy et Lézard s’étaient embrassés pendant trois secondes, histoire de voir s’ils ressentaient la montée d’endorphines évoquée en ligne et les explosions internes spontanées qui figuraient dans les romans à l’eau de rose que la maman de Dizzy gardait dans sa bibliothèque, derrière les ouvrages de littérature, en particulier Maintenant, l’éternité, avec Samantha Brooksweather, l’héroïne préférée de Dizzy. Lézard trouvait que les romans d’amour ne servaient à rien, mais ils représentaient une mine d’informations pour Dizzy. Elle n’en pouvait plus d’attendre que la porte de sa féminité galopante s’ouvre en grand, que son chaudron bouillant s’embrase, que la passion gagne les profondeurs de son intimité, et même si, contrairement à Samantha Brooksweather, elle n’avait jamais vu un pénis en vrai, elle n’ignorait absolument rien des membres roides, des hampes turgescentes et des érections lancinantes. Malheureusement, ni Lézard ni elle n’avaient ressenti la moindre montée d’endorphines, pas même l’ombre d’une explosion interne spontanée. Bref, en ce matin de la fameuse première rencontre, Dizzy se trouvait en classe et épiait Tristan-ex-Lézard, qui était en train d’envoyer en douce des textos à sa nouvelle petite amie, l’affreuse Melinda, sans doute pour lui parler des explosions internes spontanées qu’ils avaient ressenties lorsqu’ils s’étaient embrassés à la soirée, trois semaines auparavant. Dizzy avait été témoin de la scène, et sa gorge s’était nouée quand Lézard avait posé la main sur la nuque de Melinda juste avant que leurs lèvres se touchent. Depuis cet instant, Dizzy, pipelette notoire, n’avait plus décroché un mot à l’école et quand elle ouvrait la bouche, elle avait l’impression que sa voix sortait de ses pieds. Qu’aurait-elle bien pu avoir à dire après ça ? Sa mère lui avait expliqué un jour que les passions que l’on pouvait connaître au cours d’une vie n’étaient pas nécessairement romantiques. Dizzy croyait avoir déjà connu trois grands amours, son meilleur ami Lézard, sa mère, alias Cheffe Maman et l’aîné de ses frères, Wynton, si génial qu’il projetait des étincelles. Mais, et maintenant ? Elle ne s’était pas doutée que les gens pouvaient cesser de vous aimer. Elle avait cru que l’amitié était permanente, comme la matière. Après le déjeuner, qu’elle passa dans la salle d’informatique à se renseigner sur un groupe d’habitants d’Europe de l’Est persuadés que quelqu’un, ou quelque chose, leur subtilisait psychiquement leur faculté de parler, elle traversa la moitié du bahut pour se rendre aux toilettes que personne ne fréquentait, le principe étant d’éviter de croiser Tristan-ex-Lézard et Melinda, qui avaient pris l’habitude de camper près de la fontaine à eau, juste à côté des toilettes les plus proches de la classe, leurs mains et leurs âmes collées à la glu extra-forte. Sauf que, quand elle fit pivoter le battant, Lézard était là, debout devant le lavabo des toilettes unisexes de l’école. Seul devant le miroir, il était en train de se mettre du gel dans les cheveux et ressemblait désormais à tous les autres garçons, et plus du tout au Lézard d’il y avait à peine un mois, qui était toujours coiffé en pétard, exactement comme Dizzy, et qui avait un style bien à lui, genre geek-en-herbe-au-concours-de-sciences. Comme Dizzy, là encore. Il s’était même mis aux lentilles de contact, renonçant aux grosses lunettes à monture noire façon Clark Kent qui, jusque-là, leur avaient mangé le visage à tous les deux. Elle voulait retrouver le Lézard d’avant, celui qui lui parlait des colonnes lumineuses, des arcs blancs, et qui répétait « Trop génial, Diz » au moins cinq cents fois par jour. Les néons des toilettes couleur limace tressaillirent. Cela faisait une éternité qu’ils ne s’étaient pas retrouvés en tête à tête, et Dizzy ressentit un vide au fond d’elle. Lézard la regarda dans la glace d’un air indéchiffrable, avant de s’intéresser à nouveau à ses cheveux couleur de potiron. Il avait la peau claire semée de quelques taches de rousseur, contrairement à Dizzy, qui en avait toute une galaxie sur les joues. Une fois, en cm2, alors que son tourmenteur de toujours, Tony Spencer, l’avait traitée de mocheté qui s’était fait bronzer à travers une passoire, Lézard s’était pointé le lendemain avec ses propres galaxies de petits points dessinés sur les joues. Dizzy aperçut son reflet et son moral lui tomba dans les chaussettes, parce qu’elle ressemblait comme deux gouttes d’eau à un crapaud coiffé d’une perruque. Elle avait peine à croire que c’était ainsi qu’elle apparaissait aux gens. Elle aurait préféré se montrer sous un meilleur jour, celui de Samantha Brooksweather, par exemple. Samantha Brooksweather embrasait le cœur des hommes avec sa soyeuse chevelure bouclée, le velouté de ses lèvres boudeuses et ses yeux saphir qui scintillaient. Dizzy braqua les siens, qui étaient d’un brun banal pas du tout brillant, sur son ex-meilleur ami, le vrai, pas le reflet dans la glace. Elle aurait voulu lui tenir la main, comme ils l’avaient fait secrètement pendant des années, sous les pupitres. Elle aurait voulu lui rappeler cette habitude qu’elle avait prise de tresser ensemble des mèches de leurs cheveux pour pouvoir faire semblant de n’être qu’une seule et même personne. Elle aurait voulu lui demander pourquoi il ne répondait pas à ses textos ni à ses appels, pourquoi il n’était pas venu à la fenêtre de sa chambre alors qu’elle avait balancé pas moins de trente-sept gravillons sur la vitre. Au lieu de ça, elle alla s’enfermer dans les cabinets et retint son souffle aussi longtemps que possible. Quand elle ressortit, il avait disparu. »
À la semaine prochaine pour découvrir de nouvelles premières lignes !
Oh je ne connaissais pas du tout ! merci de la découverte
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Avec grand plaisir du coup 😉
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Merci de la découverte, je ne connaissais pas du tout
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Je suis ravie de te l’avoir fait découvrir alors !
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Je ne connaissais pas non plus 🙂
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Décidément, je fais carton plein en termes de découverte du coup !
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