Dans ce rendez-vous hebdomadaire, organisé par Ma Lecturothèque, je vous ferai part des premières lignes de romans qui me font considérablement envie…
Pour cette semaine, j’ai décidé de vous présenter les premières lignes du roman « Le Tombeau de nos Proies », écrit par D.L Taylor et édité chez De Saxus !

« Nous sommes en plein petit-déjeuner quand mon père nous annonce que je vais encore tuer quelque chose aujourd’hui. La femme de chambre rassemble mes vêtements dans ses bras, puis s’incline et quitte la pièce avec un froufrou de tissu et un regard de sympathie. Une fois la porte refermée, je me laisse tomber en arrière sur mon lit et enfouis mon visage dans mes mains. Elles se sont remises à trembler. À vrai dire, c’est tout mon corps qui est agité. Les animaux en moi se révoltent, absorbant la tourmente de mes émotions pour mieux me la renvoyer en pleine figure. Je me rappelle l’époque où je ne contenais qu’une poignée d’insectes et de souris. Aujourd’hui, ce sont des dizaines de bêtes qui se déchaînent en me piétinant de l’intérieur, comme si elles essayaient de fuir ce qui va suivre par tous les moyens, en courant, en rampant, à tire-d’aile. Les yeux fermés, j’ai l’impression de me sauver avec eux. Le vent dans les cheveux, les pieds nus, laissant l’arène loin derrière moi. Mais quand je rouvre les paupières, je suis toujours étendue sur le matelas, face au plafond. Et mes animaux ont beau courir et courir encore, ils ne vont jamais nulle part. Ils sont piégés, comme moi. Je réprime mes émotions jusqu’à ce que les bêtes se calment suffisamment pour me laisser me redresser sans élan de nausée. Je ne peux pas perdre mes moyens. Pas encore. Cela devra attendre. Pour l’instant, je dois être…Forte. C’est tout ce que mon père a toujours attendu de moi. Une fois levée, je vais ouvrir d’un grand coup les portes de mon armoire. À gauche, une rangée de robes vaporeuses aux couleurs vives, avec tout autant de corsets scintillants à refermer par-dessus. Parfaitement taillés, sans défaut, comme la pelouse dehors. À droite, mon habit de combat, pendu là comme un cadavre sans tête. Je réprime un frisson en m’en emparant. Cet habit appartenait autrefois au Primant Gerdis, l’ancien souverain du royaume de la Jungle. Son pouvoir : changer son épiderme en armure, puis s’en débarrasser comme une mue de serpent. Quand je ne le porte pas, le vêtement garde encore la forme de son corps, celui d’un homme mort depuis longtemps. Mais quand je l’enfile, il m’épouse comme une seconde peau. D’ailleurs, c’est exactement ce qu’il est. J’essaie de ne pas y penser. Il est d’un noir iridescent aux reflets verts, comme les élytres d’un scarabée. Avec ce costume sur le dos, je ressemble moi-même à un animal. Ma tête et mes poings sont les seules parties de mon corps à découvert. Inutile d’essayer d’enfiler des gantelets. Ma magie a soif de combats à la loyale, je dois tuer à mains nues, ce qui explique l’étendue de mes cicatrices. Heureusement, elle tolère que le reste de mon corps soit protégé. Mais j’ai interdiction d’user d’armes ou de pièges. Je ne peux pas non plus entraver les animaux que je tue, et personne ne peut les blesser pour moi à l’avance. Toutes choses que nous avons apprises au fil d’épouvantables expériences pour déterminer ce qui fonctionnait ou non. Quelle merveilleuse enfance j’ai eue. J’ai le droit de me couvrir la tête, en revanche, et à en croire mon père, c’est une excellente idée. Nous avons de la magie de soin, bien sûr, mais je ne suis pas certaine qu’elle suffirait à me guérir d’un trou dans le crâne. J’enfile mon casque en m’assurant qu’il est bien mis et attaché. Puis je prends quelques inspirations, inégales et étranglées, car mes animaux s’agitent de plus belle. J’ai l’impression qu’ils me remontent dans la gorge. Je peux le faire. D’ici quelques heures, tout sera fini, et j’aurai la paix pendant un an. Je suis forte. Insensible. Tout va bien. Mon reflet dément ces pensées. La fille dans le miroir semble pâle, résignée à son sort. Faible. Je m’en détourne et sors dans le couloir en claquant la porte avant de la verrouiller, barricadant mes sentiments, ma peur et mon hésitation par la même occasion. Je m’en occuperai plus tard. Pour le moment, je dois faire ce que j’ai à faire. Le dos droit, le menton levé, je gagne ce qui était autrefois la salle de bal. Quand j’étais petite et que j’écoutais encore les histoires que me racontait ma mère, j’adorais qu’elle me parle des opulentes soirées qu’y organisait mon grand-père. Elle me décrivait en détail les tenues magnifiques des invités, les luxueux festins, l’ensorcelante musique, et ce que cela faisait de danser, danser, danser. La pièce a désormais légèrement changé de fonction. Quand j’arrive au niveau de l’entrée, deux soldats montent la garde. Ils ouvrent la double porte et écartent les battants pour me laisser passer, en m’adressant des sourires qu’ils imaginent sans doute encourageants. Mais tout le réconfort qu’aurait pu m’apporter leur expression est aussitôt réduit à néant par le claquement du loquet derrière moi. Les draperies et tapisseries qui ornaient les murs quand j’étais enfant ont disparu, tout comme l’épais tapis. Trop de taches de sang. Les fenêtres sont obturées, sauf les plus hautes, qui ne laissent filtrer qu’un pâle soleil ou de sinistres rayons de lune, selon l’heure. Le lustre d’or aux pendeloques de saphir a été ôté de son crochet, qui reste nu. Le seul élément de décoration, si on peut lui donner ce nom, est une énorme cage à l’autre bout de la pièce, là où se trouvait autrefois la piste de danse. Elle s’étend du sol au plafond, si profonde que j’en ai des frissons, quel genre de bête mon père compte-t-il donc se procurer un jour, pour avoir prévu un espace si caverneux ? En revanche, les barreaux sont très resserrés pour éviter qu’un petit animal s’échappe. Je distingue derrière la souple silhouette d’un grand félin qui fait les cent pas à l’intérieur, silencieux sur ses coussinets. Je l’entends gronder très bas, la tête près du sol. Il agite la queue, prêt à bondir, effrayé. Ma gorge se serre. Pile comme le jaguar passe devant la porte de la cage, celle-ci s’ouvre en grand, activée par un levier dans une autre pièce. Ses yeux luminescents se braquent sur moi. Je soutiens ce regard jaune, mais il se détourne. Le fauve regarde de tous les côtés pour trouver la sortie. Il n’y en a pas. L’ancienne salle de bal s’est changée en abattoir. Le jaguar est coincé. En s’en rendant compte, il montre les crocs, qu’il a longs et jaunâtres, luisant de bave, acérés par l’usage. J’avale ma salive en songeant aux paroles de mon père sur la force de sa mâchoire. L’espace d’un souffle, avant que tout commence, je m’autorise à me sentir impuissante. Triste. Car cette bête est absolument magnifique, et pourtant, je ne peux rien faire pour la sauver. Si je gagne, son corps sera empaillé pour orner le mur de mon père, et son esprit deviendra mon esclave. Si je perds, les gardes qui m’observent depuis la pièce voisine le tueront tout de même. En aucun cas le jaguar ne pourra l’emporter. Ma main est en morceaux. Ma tête me fait mal. Mais c’est la culpabilité et le dégoût qui me retournent l’estomac, qui me poussent à me recroqueviller, secouée par les sanglots. Quelque part, très loin, j’entends la porte s’ouvrir. Les soigneurs entrent en hâte, prêts à m’emplir de la magie des autres, à me recoudre une fois de plus. Je suis une poupée qu’on remonte, et dont le ressort s’est détendu, leur travail est de tourner la clé pour me faire repartir. Avant qu’ils m’atteignent, je pose ma tête près de celle du jaguar et laisse sa fourrure absorber mes larmes, la gorge serrée. Il est si mou, à présent. Sans vie. Sa seule vue me fait mal, mais je me force à le regarder. »
À la semaine prochaine pour découvrir de nouvelles premières lignes !
Il y a quelque chose dans le style qui me semble maladroit alors pour celui-ci, j’attendrai ton avis 🙂
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Peut-être bientôt alors 😉
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