Premières lignes (73)

Dans ce rendez-vous hebdomadaire, organisé par Ma Lecturothèque, je vous ferai part des premières lignes de romans qui me font considérablement envie…


Pour cette semaine, j’ai décidé de vous présenter les premières lignes du roman « Un Pétale de Cristal et de Sang », écrit par Sarah A. Parker et édité chez Olympe !

Un Pétale de Cristal et de Sang

« La lune au ventre plein diffuse un éclat argenté sur la forêt de Vateshram, les ombres coupantes sur leur toile de fond illuminée. Mon cheval contourne au galop des zones d’obscurité plus profondes, suivant un chemin qui serpente entre les arbres séculaires, le souffle court, les oreilles rabattues vers l’arrière. De temps à autre, il secoue la tête en une attitude de défi. Je jette un coup d’œil derrière moi pour m’assurer de ne pas être suivi. Il y a sept ans. La dernière fois que je me suis risqué à faire ce voyage. Je m’en suis abstenu aussi longtemps que j’ai pu. Le vent siffle entre les arbres, une brise glaciale venue du nord, porteur d’une odeur pénétrante qui m’incite à resserrer ma poigne sur les rênes. Ces jours-ci, tout ce qui vient du nord est contaminé, le vent, les denrées alimentaires déchargées des navires de commerce qui descendent le Norse, et même la source qui se déverse de sa frontière montagneuse et alimente nos cours d’eau. Eyzar ralentit, puis s’arrête de lui-même, renâclant et piaffant. Un calme mortel règne dans la forêt, et je jette un regard alentour, l’oreille attentive, l’œil aux aguets…Une rafale rompt le silence, le vent gémissant comme une bête à l’agonie me soufflant au nez une âcre puanteur. Le front soucieux, je suffoque. La mort. La mort par le feu…Venant de la direction du refuge. Aravyn. Avec un hennissement perçant, Eyzar charge en avant, chaque martèlement sourd de ses sabots au galop se répercutant dans ma tête en un écho annonciateur de désastre. Trop tard. Trop tard. Trop tard. La forêt finit par s’éclaircir et révèle deux pentes escarpées encadrant les ruines fumantes d’une demeure jadis grandiose. Eyzar se cabre avant de s’arrêter, la tête tournée vers l’arrière-train. Je ne peux que l’empêcher de s’emballer et de rebrousser chemin alors que je regarde fixement la scène de dévastation sous une pluie de cendres. Pas assez vite…Un brasier rugissant engloutit la maison qui a perdu toute forme, n’étant plus à présent que des murs délabrés, des tas de pierres calcinées, des poutres de bois enflammées, éparpillées au sol comme des allumettes. Des créatures se rassemblent dans les recoins enténébrés, se mouvant vers les lambeaux de chair frits jonchant la clairière. Beaucoup trop de cadavres pour un putain de refuge ! Quelqu’un a foiré. J’espère pour cette personne qu’elle est déjà morte ! Des hurlements de rage précèdent un son étrange, ignoble, pas si dissemblable du crissement du métal contre le métal, et un grondement sourd me racle le fond de la gorge. Je descends d’un bond d’Eyzar, lui parlant tout bas en allant l’attacher à un arbre éclairé par le brasier. M’approchant à pas lents des ruines, je saisis le pommeau qui dépasse derrière mon épaule et dégaine mon arme, une lame noire, féroce, qui se fond dans l’obscurité. Les ombres qui s’approchent jugent aussitôt bon de reculer. J’enjambe une main sectionnée à laquelle manquent trois doigts, le moignon dégoulinant d’un sang épais, ce qui me procure un soulagement paradoxal. Ce n’est pas une partie d’elle. Ni de son enfant. Je continue d’avancer, passant d’un membre à l’autre, d’une tête à l’autre, la peau boursouflée, cloquée, en déforme les traits, mais ne dissimule pas les V inversés gravés sur le front de certaines d’entre elles. Qu’est-ce que ces putains de shuláks foutent ici ? Cette question passe à la trappe lorsque mon regard s’arrête sur une jambe carbonisée contre un rocher…Le sang rugit à mes tympans et une colère sauvage, débridée, menace d’effilocher les fibres soigneusement tissées de ce que je m’efforce de réprimer. Non seulement un liquide opalescent que je ne connais que trop bien suinte de la chair déchiquetée, mais ce membre est petit. Trop petit ! Accroupi, je ferme les yeux en me mordant le poing…Bien trop petit, putain ! Cette colère s’intensifie, s’intensifie, et…Le sol tremble, suivi d’un autre cri strident, le vacarme provenant de l’arrière de la demeure effondrée, en flammes. Des bâtards meurtriers. Ils sont toujours là. Toujours en train de festoyer. De nouveau, ce son perçant, ce raclement disséquant l’air, suivi d’un hurlement sauvage qui, telle une lame, me lacère l’échine. La lèvre retroussée, je me redresse d’un bond, faisant craquer ma nuque d’un côté à l’autre, et me dirige vers le bruit, lorsqu’un gémissement gargouillant attire aussitôt mon attention vers un saule ; vers le corps affalé à son pied, ses longs cheveux platine déployés…Aravyn. Je me précipite et me laisse tomber à genoux à côté d’elle, mon épée balancée au sol. Avec précaution, je la fais rouler vers moi, mon cœur s’arrêtant brusquement lorsque sous mes mains, je sens l’humidité chaude de ses entrailles qui se sont répandues en partie. Elle pousse un gémissement déchirant pendant que j’examine ses blessures. Les bords sont déjà gris et suppurent, dégagent une odeur rance qui me prend à la gorge…Trop tard ! Merde ! Sa main frêle se pose sur le pesant joyau transparent qu’elle a toujours porté au cou. Si différents de ces yeux qui ne fixent plus que le néant, là-bas, à terre. Je déglutis péniblement, repousse ses cheveux derrière son oreille se terminant en une pointe effilée et ouvre le fermoir avant d’attraper le pendentif. La chaîne d’argent tombe au creux de ma paume, se fondant presque à la couleur de son sang précieux sur mes mains. En étreignant tout autant mon putain de cœur ! Lors de mon précédent passage, son ventre était rond, plein, et je n’ai pas la force de lui dire qu’une petite jambe sectionnée gît à terre à proximité. Une blessure fatale. Et que Col…Son compagnon…Est probablement par là, lui aussi. En morceaux. Après une toux humide, elle se vide davantage sur le sol, et sa main se pose sur le pommeau de ma lame. »

À la semaine prochaine pour découvrir de nouvelles premières lignes !

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