Premières lignes (46)

Dans ce rendez-vous hebdomadaire, organisé par Ma Lecturothèque, je vous ferai part des premières lignes de romans qui me font considérablement envie…


Pour cette semaine, j’ai décidé de vous présenter les premières lignes du roman « Ilos », écrit par Marion Brunet et édité PKJ !

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« Au début de cette histoire, il y a Nolane. Le chagrin de Nolane, sa terreur, son immense courage. On pourrait commencer par quelqu’un d’autre, l’histoire pourrait s’ouvrir sur Bonnie et ses jambes musclées de nageuse, sur Adelis, caché quelque part, ou Nina quand elle était enfant, jetée dans les eaux désormais troubles de la Méditerranée. L’histoire pourrait donner à voir Ulysse, à entendre la musique de Yasmina, ou la voix d’Enoch en pleine dispute avec son oncle. Mais non. C’est par Nolane que cette histoire commence. Parce que sans elle, rien n’aurait existé, le groupe n’aurait jamais pu se former. Il n’y aurait pas d’histoire. Bien entendu, elle n’est pas prête à l’admettre, ça lui donnerait une trop grande responsabilité et donc moins de liberté. Mais c’est un fait. Au début, il y a Nolane, pieds nus, qui observe les eaux lisses, sans remous, en dessous d’elle. Les deux types près d’elle la surveillent à peine, ils ne se méfient pas. Ils l’ont traînée ici pour motiver son grand frère. Comme motivation, c’était pas mal trouvé. La menace a fait mouche, Gal a plongé. Il connaît bien la ville, il plonge depuis longtemps, c’est son gagne-pain. Gal est l’un des meilleurs apnéistes de la ville. Les gars du Commodore ne se sont pas trompés en faisant appel à lui. Mais s’il a refusé au départ, c’est qu’il ne travaille pour personne, et surtout pas pour un vieux requin comme le Commodore, enfin, jusqu’à aujourd’hui. Ils revendent tous les deux leurs trouvailles sans qu’aucun patron ne les oblige à bosser, ne leur indique où plonger. Ils n’ont pas de comptes à rendre. Mais cette fois-ci, on ne leur a pas laissé le choix. Nolane observe l’eau sans pli depuis plusieurs minutes et l’anxiété monte en elle comme des bulles d’oxygène montent au cerveau quand on nage trop vite du fond vers la surface. Elle a pris sa respiration en même temps que son frère et commence à souffrir du manque d’air. Elle porte un short en jean très court pour ne pas entraver les mouvements de ses longues jambes, un débardeur orange et trop grand, au logo d’une marque de bière, volé sur une terrasse. L’air chaud caresse son crâne rasé, ses pieds nus. Elle est d’une beauté à couper le souffle, brune et lisse, tout en jambes et en nervosité, ses yeux d’un gris perlé lui offrent un regard dont tout le monde se souvient. Un des types du Commodore garde ses vieilles baskets dans un sac, personne ne songerait à fuir pieds nus dans le dédale de la ville, pas même elle, plus rapide et vive qu’une anguille. Son cœur bat de plus en plus vite, de plus en plus fort, jusqu’au sang qui cogne dans sa poitrine, et ça dure, ça dure encore sous le soleil jusqu’à ce que Nolane craque, respire un grand coup, halète un peu. Des larmes se forment au coin de ses yeux parce que l’idée se forme au creux de sa tête, son frère est mort. On dit qu’il est le meilleur apnéiste de la ville, mais elle sait qu’à quelques secondes près, elle le surpasse. Alors si elle a manqué d’air, immobile, il y a peu de chances pour qu’il s’en tire. Les types n’ont pas encore compris, eux. Nolane caresse un instant l’espoir que Gal ait émergé plus loin, mais elle connaît ce trou au pied de l’immeuble des Premières Vagues, qui tire son nom du premier tsunami marseillais, il y a une trentaine d’années. C’est un spot difficile, par lequel on accède directement aux caves de l’immeuble, mais qui ne dispose d’aucune sortie. Trop étroit pour y plonger avec une bouteille. Pour atteindre les caves, il faut nager plusieurs minutes dans une eau saumâtre, noire, et surtout, un courant violent balaie le fond à intervalles réguliers mais sans logique. Il est difficile de s’y orienter ou de faire demi-tour. Plusieurs apnéistes sont morts ici, leurs corps sont remontés comme des bouchons, bleus et gonflés, ou sont restés coincés plus bas, la perspective de croiser le cadavre de l’un d’entre eux n’incite pas à tenter sa chance. »

J’espère vous avoir donné envie d’y jeter un œil et je vous dis à la semaine prochaine pour découvrir de nouvelles premières lignes…

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