Premières lignes (44)

Dans ce rendez-vous hebdomadaire, organisé par Ma Lecturothèque, je vous ferai part des premières lignes de romans qui me font considérablement envie…


Pour cette semaine, j’ai décidé de vous présenter les premières lignes du roman « La Malédiction d’Argile », écrit par Jeanne Bocquenet-Carle et édité chez Scrineo !

La Malédiction d'Argile

« Cent vies de chiens pour une vie de reine. Cent morts de chiens pour une nuit de reine. Ce rêve n’était pas le sien. Il appartenait à une époque beaucoup plus ancienne. Une ère d’hommes. Cependant, ce n’était pas la première fois que Solemn parcourait en songe les vallées brûlées de sa dynastie déchue. Parfois à dos de lion ailé, parfois à cheval. Il aimait la sensation de voler, lui qui rampait. Le ciel était si loin pour un chien. Il s’étira l’échine et bâilla. Il ne faisait pas encore jour dans la grotte de lave millénaire occupée par sa meute assoupie. Le mot meute ne convenait pas. Ils ressemblaient plus à une tribu de chiens errants et faméliques qu’à une cohorte de cerbères au poil brillant. Mais cela allait changer. Bientôt. La malédiction touchait à sa fin. Lui, Solemn, serait le dernier de sa race. Oui, bientôt, il verrait le monde à travers des yeux nouveaux, des yeux d’homme. Près de lui, Djira grogna en dormant et il lui donna un petit coup de museau en réconfort. Depuis qu’elle était pleine, Djira avait le sommeil agité. Depuis qu’elle était pleine, Solemn veillait sur elle nuit et jour. Car elle était plus que sa compagne ou que son âme chienne, elle portait dans son ventre la lumière de la renaissance. Les pattes de Djira remuèrent en une course illusoire et il imagina que dans ses chimères, elle aussi parcourait leur contrée ancestrale, leur royaume, naguère plaine des lions et des loups. Cette terre dont ils avaient été destitués cent générations auparavant et qui aujourd’hui n’était plus qu’étendue aride. Elle s’apaisa et il s’octroya quelques pas jusqu’au seuil de la cavité. À l’extérieur, le décor rocheux des vallées désertiques de l’Althakam n’avait pas encore troqué sa tunique grise de nuit pour sa robe lumineuse de terre beige. Il était temps de quitter leur refuge. Avant que Djira soit si grosse qu’elle ne puisse plus marcher. Solemn s’assit sur sa croupe et sa queue balaya la poussière de l’entrée. Dès qu’il recevrait le rêve de départ, il prendrait la route de la forêt de cent ans afin d’y mourir en chien et d’y renaître en homme. Il n’éprouvait aucun regret à quitter l’immensité rude de ses aïeux mais son cœur se serra. Ce paysage hostile et éprouvé représentait plus que son héritage, il constituait son foyer. Il y était né et y était devenu le chef de la meute. Il y avait aussi aimé Djira. L’Althakam abritait ses souvenirs, sa vie de chien et ses rêves d’homme. Oui, il serait bientôt temps de partir pour la forêt de cent ans. Il en allait de la santé de Djira. Il devait la protéger, elle qui les libérerait tous de la malédiction. Un tourbillon de sable et de sédiments s’éleva jusque dans la grotte. Dans cette contrée abandonnée, même le vent était maudit. Il tournait sur lui-même sans jamais trouver le ciel ou la mer. L’Althakam avait jadis été un puissant royaume et la bravoure de ses ancêtres guerriers, légendaire. Une terre de combattants, de fauves et de lions ailés. Une puissance de fer, de poil et de crocs. Il ne restait plus rien. Rien qu’une poignée de chiens oubliés dans l’attente d’un rêve. Solemn s’allongea et posa son museau sur ses pattes. La plume qu’il portait autour du cou, souvenir de cette ère dévoyée, se posa comme une caresse sur son poil. Il s’agissait de la dernière plume de lion ailé. Une réminiscence de leur grandeur égarée. Un témoin passé de père en fils depuis cette époque lointaine où leurs aïeux étaient des rois dominant ces créatures extraordinaires. Cette dernière plume de lion ailé racontait ce qui avait été brisé, mais représentait aussi l’espoir qu’un jour leur dynastie renaîtrait. La tornade perdit de sa force et le sable retomba dans une respiration finissante. La plume se souleva pour se redéposer au même endroit. Solemn se retourna vers la meute et vers Djira. L’enfant sauveur verrait le jour et il serait roi. »

J’espère vous avoir donné envie d’y jeter un œil et je vous dis à la semaine prochaine pour découvrir de nouvelles premières lignes…

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